FIFA

Michel Platini sort de son silence: «Blatter voulait un dernier scalp»

«Rancunier mais pas revanchard», l’ex-président de l’UEFA, suspendu quatre ans, s’exprime pour la première fois depuis un an sur l’engrenage qui a entraîné sa chute

Michel Platini n’avait pas pris la parole publiquement depuis un an. Le 9 mai 2016, le président de l’Union des associations européennes de football (UEFA) voyait sa suspension ramenée à quatre ans par le Tribunal arbitral du sport (TAS) de Lausanne. Une sanction qui a scellé la fin de la carrière institutionnelle de l’ancien capitaine des Bleus.

Empêché de se présenter à la présidence de la Fédération internationale de football (FIFA), le Français avait été radié par le comité d’éthique de l’organisation à cause du fameux paiement de deux millions de francs suisses (1,8 million d’euros) que lui a fait, en 2011, l’ex-patron de l’instance, Sepp Blatter, banni six ans.

Alors qu’il a fait appel de sa sanction devant le Tribunal fédéral suisse, Platini a accepté, aux côtés de son avocat genevois Vincent Solari, de réagir à l’enquête que Le Monde a consacrée (dans son édition du 30 mars) aux dessous de sa chute.

Lire aussi sur le site du Monde: FIFA: un an après, les coulisses de la chute de Michel Platini

– Comment réagissez-vous à l’enquête du Monde consacrée à l’engrenage qui a entraîné votre chute, dans l’affaire du paiement de 2011?

– Il y a eu une telle campagne de déstabilisation, entre le comité d’éthique de la FIFA, le pénal, le TAS, la communication de la FIFA, que personne ne m’a jamais cru. J’ai toujours abordé la vie positivement. J’ai toujours pensé que la juriste du comité d’éthique, Vanessa Allard [qui avait requis sa suspension à vie], dirait: «Tout est normal.» Idem pour le comité d’éthique de la FIFA, la commission des recours de la FIFA, le TAS. J’ai toujours vécu dans cette attente que «tout soit normal» car, pour moi, tout est normal. Je ne sais pas ce que j’ai fait de mal.

– Selon plusieurs sources, c’est un proche de Blatter, le directeur juridique Marco Villiger, qui aurait informé le parquet quant au paiement de 2011. Aviez-vous l’impression d’être dans le viseur de la Fédération?

– Ils cherchaient quelque chose pour me nuire. Les diverses instances internes de la FIFA ont été instrumentalisées par les personnes qui tiraient les ficelles. J’ai toujours vécu dans l’espoir qu’elles diraient la vérité. Mais ce n’est jamais arrivé. Ce sont les membres de l’administration qui donnent de l’argent aux fédérations nationales. Cela leur donne un grand pouvoir, on leur tire le tapis rouge. C’est eux les patrons, à la FIFA.

– Votre ex-bras droit à l’UEFA, Gianni Infantino vous a-t-il dit qu’il se présenterait à la présidence de la FIFA, en octobre 2015?

Il m’a dit qu’il allait se présenter et je lui ai dit: «Fais ce que tu veux.» Il a dit dans tous les journaux qu’il me céderait la place.

– Selon vous, a-t-il su rapidement que vous ne pourriez être blanchi?

– Infantino n’a pas eu de rôle actif dans cette affaire. Il a pris une position attentiste. Mais il a voulu éviter la «peste» après son élection.

– Vous a-t-il assuré que vous seriez blanchi?

– Non.

– A-t-il été un plan B loyal?

– Il a suffisamment de personnalité pour ne pas se considérer comme un plan B.

– L’origine de votre chute réside dans la détérioration de vos rapports avec votre ancien allié, Sepp Blatter. Pourquoi ne souhaitait-il pas que vous lui succédiez, en 2015?

– Il me l’a dit plusieurs fois. Il voulait mourir à la FIFA. N’oubliez pas que je me suis présenté lorsqu’il a démissionné. Pas avant. Il a toujours dit que j’allais être son successeur.

– Vous avait-il promis sa succession?

– Promis, c’est un bien grand mot. Il m’a peut-être dit qu’il me soutiendrait pour sa succession. Mais quand je soutiens le prince [jordanien] Ali en 2015, c’est parce qu’il a dit à tout le monde que ce serait son dernier mandat. Il l’a dit, à Paris, en 2011, demandant les voix européennes lors du congrès de l’UEFA, dont j’étais le président. Je pensais donc me présenter. Je me suis posé la question. En 2013, il a dit qu’il allait se représenter, je lui ai dit «fais ce que tu veux».

– La rupture avec lui date de quand?

– La rupture politique date de 2013, le jour où il a dit qu’il se représenterait. Mais la vraie rupture, c’est lors de l’intervention du FBI, le 27 mai 2015, à Zurich. J’avais vu Blatter et je lui avais dit «je pense que tu dois partir quand même». Il s’en foutait. Il pensait qu’il vieillirait, finirait, mourrait, serait enterré à la FIFA. C’était son vœu.

– Pourquoi étiez-vous attiré par Blatter?

– Je suis fasciné, c’est sûr, par son machiavélisme. C’est quelqu’un de fascinant. Après, il ne faut pas toujours croire ce qu’il dit. Il te dira toujours ce que tu as envie d’entendre. Mais c’est un animal politique exceptionnel.

– Blatter vous a toujours défendu lors de la procédure devant la justice sportive.

– A la fin, il défendait sa peau. Blatter ne défend personne d’autre. Il ne m’a jamais défendu. C’est le plus gros égoïste que j’ai vu de ma vie. Il a toujours dit que je serais son dernier scalp. Je sais qu’il faisait une fixation sur moi, à la fin, depuis le «enough is enough» du 28 mai 2015. Sans compter la jalousie qu’il a pour le footballeur que j’étais. Je l’ai vu, la dernière fois, au TAS, en août 2016. C’était comme si de rien n’était de son côté. Il faisait des blagues.

– Vous attendiez-vous à être attaqué en vous présentant, à l’été 2015?

– Oui, on m’avait parlé du paiement et de plein de choses. Pour moi, il n’y avait pas de problème. Je ne pouvais pas l’imaginer. Je ne suis jamais venu à la FIFA pour m’occuper de magouilles.

– On ne comprend pas comment on demande son dû huit ans après…

– La FIFA n’avait qu’à me le donner avant. Pensez-vous que je vais le demander tous les jours, ou vais-je attendre que vous me le donniez? En 2010, les finances de la FIFA sont bonnes. On m’a demandé d’attendre et j’ai estimé que j’avais suffisamment attendu. Ils étaient généreux avec d’autres et ils ont oublié qu’ils me devaient de l’argent. Ce paiement de deux millions était connu de tout le monde et approuvé. Je suis un homme de principe, je réclamais simplement l’argent qu’on me devait. La FIFA me devait de l’argent, j’ai fait une facture. Quatre ans après l’avoir faite, j’ai toutes les emmerdes du monde. J’ai payé les impôts, les charges sociales.

– A vos yeux, le fait de le toucher quatre mois avant l’élection à la FIFA de 2011 ne risquait pas d’alimenter les soupçons de conflit d’intérêts?

– Non. Cela n’a d’ailleurs pas été retenu par le TAS. Je suis un peu naïf, romantique. Je ne suis pas calculateur comme ça. La preuve: j’aurais dû demander 2,8 millions d’euros au lieu de 2. C’est une erreur à mon détriment. J’étais persuadé que c’était la bonne somme. La FIFA aurait pu me dire que je m’étais trompé mais ils ne me l’ont pas dit. J’ai compris, après, qu’ils me détestaient. Je me suis rendu compte de mon erreur, le 25 septembre 2015, quand le procureur adjoint m’a montré le contrat [signé en 1999]. Je suis tombé des nues. Si on m’avait dit de déclarer ce paiement aux comités exécutifs de l’UEFA et de la FIFA, je l’aurais fait. Je n’avais rien à cacher.

– Quel regard portez-vous sur la FIFA?

– J’ai appris beaucoup de choses sur la FIFA, ces deux dernières années. Quand je travaillais avec Blatter, je m’occupais de développement, des règles du jeu. Je n’ai jamais été à l’intérieur de la FIFA, mais dans son périmètre. Blatter a fait quelque chose de très bien pour le football. Mais il y a eu un changement à la FIFA quand est arrivé l’argent, en 2002 [année où Michel Platini rejoint le comité exécutif]. Avant, les Fédérations nationales apportaient de l’argent à la FIFA. Maintenant, c’est l’inverse. Cela a modifié le regard des membres du comité exécutif par rapport aux finances. Il y avait beaucoup d’argent.

– Que pensez-vous du Mondial à 48 nations?

– Si Infantino met 48 équipes, un autre en mettra 64. Un autre président décidera autre chose quand il arrivera.

– Regrettez-vous d’avoir voté pour le Qatar lors du vote d’attribution du Mondial 2022?

– Pas du tout. C’était un continent nouveau. Je souhaitais que la Coupe du monde n’ait pas lieu qu’au Qatar mais aussi aux Emirats, à Oman. Que ce soit le Mondial du Golfe.

– La FIFA n’a jamais publié le rapport Garcia sur l’attribution des Mondiaux 2018 et 2022. Pourquoi?

– Moi j’avais proposé qu’il soit publié. Qu’y a-t-il à cacher? Il faudrait demander à Villiger [le directeur juridique de la FIFA et secrétaire général adjoint d’Infantino]. C’est lui qui décide.

– L’UEFA et le foot vous manquent-ils?

– Je suis un peu dans la déception par rapport à tout ce que j’ai fait pour le football. 99% des gens m’ont soutenu mais seuls 1% m’a aidé. Il n’y a pas un mec qui s’est levé au niveau des Fédérations nationales. Au niveau de la Fédération française, j’espère avoir un signe à l’avenir.

– Avez-vous envie de revenir dans le jeu politique?

– C’est prématuré d’y penser.

– Etes-vous animé par un sentiment de revanche?

– Non, je suis au-dessus de la mêlée. Je n’oublie pas. Je suis rancunier mais pas revanchard. Cela m’a blessé d’avoir été mis dans le même sac que d’autres. On a relié Michel Platini à la «corruption à la FIFA». Aujourd’hui, je me bats parce que je n’ai rien fait. Je me bats contre l’injustice. Si j’avais fait la moindre connerie, j’aurais dit de moi-même: «Mettez-moi la suspension que vous voulez, j’ai fait une connerie, j’arrête, au revoir.» Je serais parti et vous n’auriez plus entendu parler de moi.

– Avez-vous pris le temps de faire un bilan de votre action à l’UEFA?

– J’ai fait ce que je devais faire au moment où je devais. J’ai appliqué mon programme puis j’ai été obligé de m’adapter aux circonstances et de voir comment cela fonctionne. Le fair-play financier correspondait à un moment où des Etats [comme le Qatar, propriétaire du PSG] arrivaient dans le football. Il y a une nécessité de réguler. A Bruxelles, personne ne veut réguler. L’arrêt Bosman sur la libéralisation du marché des joueurs, en 1995 a été une catastrophe pour le football.

– Comment avez-vous vécu l’Euro 2016 en France?

– Comme un téléspectateur. Bière, pizza. Je me suis régalé, je l’ai vu avec des amis. J’ai fait tout ce qu’il fallait faire en tant que président de l’UEFA et Jacques Lambert [patron de l’organisation du tournoi] a fini le travail. J’éprouve la satisfaction du travail bien fait. C’est un grand succès au niveau de l’organisation. L’Euro à 24 est une bonne chose. Bravo au Portugal. C’est bien pour le football européen que ce grand pays remporte son premier titre. Au détriment des Bleus, malheureusement.

– Vous avez été sélectionneur des Bleus (de 1988 à 1992). Que feriez-vous à la place de Didier Deschamps sur le cas Benzema?

– S’il n’y a pas d’interdiction, Karim Benzema peut jouer. Moi, par exemple, je suis suspendu… Après, il faut voir s’il est meilleur que les autres attaquants. C’est davantage un problème pour la FFF que pour Didier. Il a le droit de le sélectionner ou pas. C’est son choix. Il fait ce qu’il veut.

– Avez-vous reçu des signaux des responsables politiques français durant votre affaire?

– J’ai été soutenu par la terre entière. Mais pas aidé. Même en France.

– Considérez-vous votre affaire comme classée?

– Ce n’est pas terminé.

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