Michel Serres aime le sport. Il en apprécie les qualités intrinsèques d'activité physique. Il lui prête des vertus inéluctables. Au point de lui avoir consacré un ouvrage, Regards sur le sport. Il en disserte également dans le livre Parlons sport, recueil d'une série d'entretiens avec plusieurs personnalités (lire ci-contre). Joint par téléphone, l'écrivain et philosophe français nous livre les raisons de cet attachement, mais aussi ses désillusions face à l'évolution annihilante de ce qu'il appelle la décadence sportive.

Le Temps: Pourquoi cet intérêt pour le sport?

Michel Serres: Je m'y suis toujours intéressé car je pratique moi-même de nombreuses activités physiques. Et il y a beaucoup à en dire car le sport est éminemment pédagogique. Que ce soit par la coordination ou tout simplement la rigueur de l'entraînement physique. Le sport apprend le réel. Un élève peut toujours faire semblant en histoire géographie ou en français, un petit peu moins en mathématiques ou en physique, mais pas du tout en sport. Le candidat à l'examen peut éventuellement utiliser la triche ou l'épate dans telle ou telle matière, mais ces subterfuges ne lui serviront à rien au moment du saut en longueur. Il apprend que l'on ne triche pas avec la pesanteur, avec la souplesse, avec la vitesse. Le corps invente. Il ne ment pas. Rappelons-le: l'acte pédagogique fondamental c'est le mime. Mais mimer qui? L'exemple bien sûr. Le meilleur exemple possible. Et comment dit-on «exemple» en Italien? Cela se dit campionne, «champion». Cette concordance est significative.

Le sport est aussi très important au niveau de la formation qui doit passer aussi bien par le corps que par l'intellect.

- Le sport comme outil de formation?

- Pour le droit, par exemple. Il existe deux sortes de sports: collectif et individuel. Le sport collectif induit l'apprentissage de la conduite en groupe. Certains sports plus virils et presque agressifs permettent d'être formé au droit. Dans ces sports, qui relèvent d'abord et surtout de l'activité juridique, l'homme essentiel, c'est l'arbitre. L'arbitre qui siffle. Dans le cadre d'un match de football, de rugby ou de basket, il y a découpage de l'espace et du temps. Les spectateurs n'assistent à rien d'autre qu'à un procès. Avec l'arbitre dans le rôle du juge. Qui ordonne la mise en jeu, stoppe la partie, marque les buts, accorde les punitions comme les récompenses. Obéir à la loi au moment précis où l'on s'en écarte le plus, dans un instant d'extrême violence, c'est l'«homonisation» par excellence. C'est ce qui nous différencie, une bonne fois pour toutes, de la bête. A ce moment-là, l'homme ne fait pas seulement avancer l'humanité, il la crée.

- Le sport enseigne donc le réel et le droit...

- Il fait aussi évoluer la conscience. Il y a, dans le passage du sacrifice individuel au service collectif (dans le cas d'une passe entre deux trois-quarts en rugby ou lors d'un une-deux en football), l'exercice d'une certaine forme de générosité. Ou d'abnégation. Parce qu'il y a là le passage du sacrifice individuel au service collectif. Pour servir l'équipe ou le groupe, il faut, par la force des choses, placer ses ambitions au second plan.

- Le sport, c'est donc savoir s'effacer...

- C'est surtout savoir perdre. A mes yeux, c'est la finalité première du sport. Quiconque a exercé une activité physique sait ce que perdre veut dire. En fait, nous perdons tout le temps. Qui gagne? Un, de temps en temps. L'exception qui confirme la règle. Le problème est que les médias n'accordent d'importance qu'à cette rareté. C'est dommage parce que c'est la perte qui est intéressante et profitable. Personnellement, j'ai beaucoup pratiqué et je n'ai rien gagné. J'estime néanmoins avoir beaucoup appris grâce au sport.

- Justement, selon vous, les médias jouent un rôle néfaste pour le sport...

- Malheureusement, aujourd'hui je suis obligé de dépeindre une autre facette de la morale qui apparaît dans le sport. Comme le dopage, la médiatisation et la dévoration par l'argent. On voit cela notamment dans le foot et dans le cyclisme, mais pas seulement. Il y a là une sorte de décadence sportive. Drogue, finance et publicité: le sport est désormais corrompu par ça.

- Des exemples précis?

- Les paris et les matches truqués. C'est vrai pour le foot et le tennis, mais aussi pour le rugby dans les pays anglo-saxons. Le mensonge s'est introduit en même temps que l'argent. La médiatisation de la dernière Coupe du monde de rugby est devenue telle que cela avait quelque chose de répugnant. C'était une sorte de trépied pour la publicité, les médias et la finance. Nous vivons dans une société du spectacle. Et le sport est devenu un grand spectacle. L'aspect pédagogique positif est biaisé. On est en train de tuer cet atout-là. Parce que malheureusement le sport spectacle ne correspond plus à cette réalité. Le dopage et les matches truqués étant par essence de la triche et du mensonge, les «champions» ne peuvent plus servir d'exemple.

- Vous remettez donc en cause votre théorie...

- Oui. Pardonnez-moi ces propos, mais j'étais enthousiaste et maintenant je suis déçu. Je suis beaucoup plus pessimiste que je n'ai pu l'être. Un peu partout, on instrumentalise le sport. Et je pense qu'il va y avoir une coupure entre les pratiquants et le sport-compétition, le sport-spectacle.

Le sport, c'est un peu comme la philosophie. Il y a celui pour les médias et celui pour la vie privée. Et la séparation entre les deux est de plus en plus évidente. Ce qui n'empêche heureusement pas les gens de pratiquer. La vie en plein air est de plus en plus courue. Mais les personnes qui aiment le sport, qui en font pour se faire plaisir et pour se faire du bien, ne sont plus celles qui vont en voir. Il y a quelque temps, j'ai regardé le match Monaco-Lens à la télévision et cela m'a frappé de constater qu'il n'y avait que 10% de spectateurs dans les tribunes. Les autres devaient être en train de se promener sur la plage. La médiatisation tue la réalité des choses.

- Pourtant, lors des grands événements, le public est présent...

- Nous sommes de plus en plus confrontés à une société esclave, faite de suiveurs attirés par l'argent. Il est désormais démontré que la combinaison politique- média- argent mobilise les foules. Le public est devenu du bétail. Du coup, le but recherché du sport, qui consistait à émanciper, a été perverti. On peut toujours aller admirer des vedettes. La notion d'invention du corps subsiste. Mais il y a désormais la propre invention du corps et celle formatée par les médias.