Lorsqu'ils ont appris que Mickael Rasmussen les quittait pour l'équipe Rabobank, il y a trois ans, les mécaniciens de la formation CSC ont payé la tournée à leurs homologues néerlandais. Pour les remercier du débarras et leur souhaiter bon courage. L'insaisissable Danois ne s'était pas encore révélé sur la route, mais il possédait déjà toutes les caractéristiques du maniaque obsessionnel, capable de passer deux heures à bricoler un pédalier, ou de refuser qu'on peigne son vélo aux couleurs du sponsor afin de l'alléger de 200 grammes.

C'est peut-être ce sens du détail qui permet aujourd'hui au champion du monde 1999 de VTT de figurer au 3e rang du classement général du Tour de France. Et de draper, à la sortie des Pyrénées, sa frêle carcasse (1 m 75 pour 60 kg) du maillot à pois de meilleur grimpeur. Voir «Chicken» – on le surnomme ainsi en raison de la minceur de ses mollets – à pareille fête sur la Grande Boucle surprend tout le monde. Sauf lui-même. Après son abandon sur le Giro, en raison d'une inflammation du tendon d'Achille, l'escogriffe est parti quatre semaines au Mexique, le pays de sa compagne. Il s'y est entraîné d'arrache-pied, tout seul. Puis il a rejoint ses troupes dix jours avant le Tour, on ne peut plus déterminé et affûté.

«J'espère qu'il a effectué ce lointain périple pour travailler en altitude, profiter du grand air et rien d'autre», souffle un journaliste danois, un tantinet sceptique. «J'avoue que je suis surpris par ses performances. Mais Mickael, que je suis de près depuis six ans, est quelqu'un de très intelligent et d'ambitieux. Il connaît parfaitement ses forces et ses limites, il est capable de tout mettre en œuvre pour atteindre les objectifs qu'il se fixe.» Rasmussen avait deux buts en tête au départ du Tour: remporter une victoire d'étape et s'adjuger la tunique laissée vacante par le retraité Richard Virenque. Il les a honorés d'un coup, lors de la 9e étape entre Gérardmer et Mulhouse. Ce jour-là, celui qui avait tout de même gagné une étape sur le Tour de Burgos (2002), la Vuelta (2003) et le Dauphiné Libéré (2004) a modifié son statut au sein du peloton. Sur un parcours qu'il avait tenu à reconnaître fin avril, il a avalé 167 kilomètres en solitaire, à plus de 41 km/h de moyenne en dépit du vent de face et de la raideur des ballons vosgiens.

Individualiste

Insaisissable, à tous les sens du terme. Le blond Viking, qui réside non loin de Vérone, fait office de mystère. Y compris pour ceux qui partagent sa gamelle sur le Tour. «C'est un cycliste. Je n'ai rien à dire à son propos», lâche son coéquipier Erik Dekker, de mauvais poil bien qu'épilé de près. Erik Breukink, directeur sportif de la formation Rabobank, n'en dévoile guère plus sur l'impénétrable personnalité de Rasmussen: «Vous voulez savoir quel type d'homme il est? Un grimpeur. Mickael aime parler de vélo, il ne se lasse jamais d'analyser tous les aspects de la course. Le reste du temps, il mange et il dort.»

Comme le Danois prend grand soin à ne jamais pointer le bout de son nez hors du bus de son équipe, on ne saura pas s'il préfère le hareng saur au saumon cru, les films de Lars von Trier aux pièces d'Henrik Ibsen, la Carlsberg à la Tuborg. «Les grimpeurs sont des individualistes, des gens à part et un peu secrets», sourit Erik Breukink. «Il aime se préparer de son côté, alors nous lui laissons beaucoup de liberté.» On comprend maintenant pourquoi la mayonnaise n'a pas pris avec Bjarne Riis, directeur sportif de CSC qui exerce un contrôle absolu sur ses coureurs. Mais on ne saisit pas mieux Mickael Rasmussen.

En devisant au pied du car batave, on apprendra juste que les services du champion émacié reviennent à environ 200 000 euros par saison et qu'il courra encore pour Rabobank l'an prochain. «Par son professionnalisme et sa méticulosité extrêmes, il constitue un exemple pour tous. Nous avons beaucoup de plaisir à bosser pour lui», lâche le Belge Marc Wauters avec l'enthousiasme de celui qui pousse des wagonnets au fond de la mine.

L'insaisissable Mickael Rasmussen ramènera le maillot à pois à Paris. Peut-être grimpera-t-il même sur la troisième marche du podium. A moins que Jan Ullrich, lui, parvienne à l'attraper lors du contre-la-montre de samedi à Saint-Etienne (55,5 km). Sur le tiers de la distance à Noirmoutier, l'Allemand lui avait repris 2'06''. «Mickael n'est pas un rouleur, admet Breukink. Mais là, il sera spécialement motivé.»