Qui mieux que le public suisse peut prendre la mesure de ce qu’est en train d’accomplir Mikaela Shiffrin? Si elle remporte ce 3 janvier le slalom de Zagreb, la jeune skieuse américaine signera sa treizième victoire consécutive dans la spécialité et battra un record que détient depuis 1990 une certaine Vreni Schneider. Elle n’était même pas née.

D’autres jalons helvétiques soulignent à quel point Mikaela Shiffrin est déjà une référence du ski alpin alors qu’elle n’a pas encore 21 ans (elle les fêtera le 13 mars). Championne olympique à 18 ans, sa précocité rappelle Michela Figini. A 20 ans, elle était déjà double championne du monde, ce que Michael von Grünigen n’a réussi que sur l’ensemble de sa carrière. Elle compte trois globes de cristal en slalom (2013, 2014, 2015), déjà un de mieux que la géantiste Sonja Nef, et a déjà signé 26 victoires en Coupe du monde, plus que Peter Müller (24), Marie-Thérèse Nadig (24) ou Didier Cuche (21).

Bientôt meilleure skieuse du monde?

Aujourd’hui, c’est la comparaison avec Lara Gut qui fait sens. Les deux jeunes femmes se disputent le titre de meilleure skieuse du monde. Si la Tessinoise est tenante du titre, la balance penche de plus en plus nettement en faveur de l’Américaine. Lara Gut a remporté l’an dernier le gros globe de cristal du classement général de la Coupe du monde, que Shiffrin n’a plus été en mesure de lui contester à partir du 12 décembre 2015 et une blessure au genou droit (déchirure du ligament collatéral tibial) survenue lors d’une reconnaissance du parcours du slalom géant de Äre, en Suède. Avant cela, Mikaela Shiffrin avait conclu la saison 2014-2015 par trois victoires consécutives en slalom et débuté l’édition 2015-2016 en remportant les deux premiers slaloms.

A son retour à la compétition, le 15 février 2016, elle remporta immédiatement le slalom de Crans-Montana, puis celui de Jasna (Slovaquie), le 6 mars, avec plus de 2 secondes d’avance sur Wendy Holdener, et encore le dernier de la saison à Saint-Moritz, le 19 mars, avec à nouveau 2 secondes d’avance. Insuffisant pour combler son retard sur Lara Gut mais le Cirque blanc était prévenu.

Un calme à toute épreuve

La pancarte de favorite (qu’elle semble refuser ces jours-ci en dépit des évidences) n’a jamais été un fardeau pour la skieuse du Colorado. Aux Jeux de Sotchi en 2014, elle assuma parfaitement son statut de favorite et son meilleur temps de la première manche (qui l’obligeait à s’élancer la dernière dans la seconde manche) malgré sa relative inexpérience. L’année suivante à Beaver Creek (elle vient de la station voisine de Vail), elle sauva le bilan américain en remportant son second titre mondial au dernier jour des épreuves féminines. Tranquille.

Dans les cabanes de départ, elle se distingue par un calme à toute épreuve. Selon le Wall Street Journal, la pratique assidue des grilles de mots mêlés et l’écoute du pianiste italien Ludovico Einaudi constituerait le creuset de sa très grande sérénité. La présence rassurante de sa mère, Eileen, qui la suit partout depuis ses débuts en Coupe du monde à 15 ans, en une autre explication, plus rationnelle.

L'inoubliable expérience de la poudreuse

Quelles qu’en soient les raisons, Mikaela Shiffrin impressionne par sa maturité, sa force mentale, son approche très saine de la compétition. Pas très expansive sur ses victoires, elle ne fanfaronne jamais et ne dénigre personne. Lorsqu’elle gagne sa première course, le 4 janvier 2013 à Äre, elle ne sait pas quoi dire et cherche ses mots. Ceux qu’elle trouve sonnent comme du Forest Gump: «J’ai juste essayé de voler». Ils sont, avec le recul, assez prémonitoires.

Comme les autres grands skieurs américains qui l’ont précédée, cette autodidacte a su trouver sa propre voie vers le succès. La sienne passait par un champ de poudreuse. C’est là que ses parents, des passionnés de ski, l’ont lancé, dès son plus jeune âge. A 5 ans, elle vit sa pire et sa plus belle expérience de ski lors d’une descente en poudreuse. «C’était la première fois que je skiais dans la neige fraîche, et en tombant, je suis restée coincée sous un tas de neige. J’étais en train de m’étouffer jusqu’à ce que mon père me sorte de là par les pieds. Il a réussi à me calmer et m’a donné quelques conseils. Après ça, je suis repartie et ce fut l’une des plus belles journées de ski de ma vie.»

Technicienne

Aujourd’hui, elle préfère les pistes verglacées mais y a développé une sensibilité profonde. Elle a aussi beaucoup pratiqué les champs de bosses et, d’une manière générale, très peu fait de compétitions officielles. Quand les jeunes de son âge accumulaient les heures de voiture pour se rendre d’une épreuve (où il faut attendre son tour) à une autre, elle skiait, skiait, skiait. Un parti-pris que la fédération américaine recommande désormais aux jeunes talents.

Avec déjà 6 victoires à fin décembre, Mikaela Shiffrin a battu son record sur une saison. Elle compte 215 points d’avance sur Lara Gut et peut augmenter son avance ces prochains jours. Le mois de janvier est particulièrement favorable aux techniciennes, avec quatre slaloms, deux géants et un combiné, pour seulement deux super-G et trois descentes.

Jusqu’ici, la saison a été marquée par une hyper-spécialisation des disciplines. Même si la plupart des skieuses sont des polyvalentes, les quinze courses disputées au matin du 3 janvier n’ont connu que quatre vainqueurs: la Slovène Ilka Stuhec a remporté les trois descentes et le seul combiné, Lara Gut a gagné les deux super-G et Mikaela Shiffrin les quatre slaloms. La mauvaise nouvelle pour la Suissesse et les autres, c’est que Mikaela Shiffrin semble briller désormais également en géant, seule discipline où les lauriers sont partagés (une victoire pour Lara Gut, deux pour Shiffrin et deux pour la Française Tessa Worley).

Jeune retraitée mais observatrice attentive des choses du ski alpin, la grande championne slovène Tina Maze a twitté son admiration: «Wow girl! Keep on dancing». La jeune fille qui voulait essayer de voler sur la piste danse désormais entre les portes.