Les médias américains trépignent. Non, il n’est pas encore temps d’écrire que Mikaela Shiffrin est la meilleure athlète de l’histoire du ski alpin. Mais qu’est-ce qu’ils en ont envie! Dans un sport où l’on jauge en scrutant les temps de passage, le 22e anniversaire de l’enfant de Vail, Colorado était attendu comme un révélateur clé. A cet âge-là, le Suédois Ingemar Stenmark - futur recordman du nombre de victoires en Coupe du monde – avait remporté 27 courses. Mikaela Shiffrin a égalé son glorieux aîné en remportant le slalom de Maribor le 8 janvier dernier. Et avant de souffler ses 22 bougies lundi dernier, elle a signé quatre succès supplémentaires.

Cette semaine, à Aspen, elle décrochera son premier grand globe de cristal, la récompense promise au vainqueur du classement général de la Coupe du monde. C’est la dernière distinction majeure qui lui manque. En slalom, elle est déjà championne olympique et triple championne du monde en titre grâce à une victoire en février dernier à Saint-Moritz qui lui a permis de réaliser un exploit inédit depuis 70 ans.

Les experts ne se lassent pas de décortiquer les statistiques pour cartographier l’ampleur du phénomène. Un jour, Mikaela Shiffrin a remporté un slalom avec 3 secondes et 7 centièmes d’avance sur sa dauphine; un record et, surtout, une éternité à l’échelle d’une course de ski. Autre indicateur: adolescente, elle n’a attendu que son huitième départ pour monter sur un podium de Coupe du monde, il en avait fallu 44 à Lindsey Vonn. Sa compatriote s’est depuis imposée, avec 77 victoires, comme la meilleure skieuse de l’histoire.

Pas d’arrogance

Confrontez Mikaela Shiffrin à tous ces chiffres, vous obtiendrez un soupir. A 22 ans, une jeune femme ne se soucie pas de sa place dans l’Histoire. «Quand je suis dans le portillon de départ, je ne pense pas à compléter telle ou telle série, juste à gagner une course. Quand on me parle de ces records, de ces premières fois, cela me donne un peu le vertige», avouait-elle à Saint-Moritz. Ce qui ne signifie pas pour autant que l’Américaine manque d’ambition ou de confiance en ses capacités. «J’ai envie d’être la meilleure skieuse du monde. Pas simplement de gagner des courses: je veux être la plus forte techniquement, la plus complète.»

De la détermination. Pas d’arrogance. Un regard incroyablement pétillant. Un sourire charmeur. Pendant des années, Mikaela Shiffrin pouvait passer pour la petite fille du Cirque blanc, mature dans son ski mais encore un peu gamine dans son style vestimentaire et ses attitudes. Aujourd’hui, ses cheveux sont plus clairs et mieux coiffés; elle se montre aussi à l’aise dans sa combinaison de ski que dans des habits de lumière. L’athlète a parfaitement intégré l’importance d’être aussi performante en représentation que sur la piste. En cela, elle est américaine jusqu’au bout des cils (maquillés) comme des spatules. Elle suit la trace bien nette de Lindsey Vonn – qu’elle admire.

La différence se fait dans le hors-piste. Créature médiatique autant que sportive d’élite, la «Speed Queen» vit dans la mise en scène jusqu’à des excès qui la rongent. Autre star du ski américain, Bode Miller a construit sa légende de tête brûlée sur le grand écart entre le descendeur talentueux et le fêtard invétéré. Il y a chez eux un côté «bigger than life» qui les distingue radicalement de Mikaela Shiffrin. La skieuse est phénoménale, mais la jeune femme est parfaitement ordinaire. Tristement banale, diraient ceux qui préfèrent leurs champions tourmentés ou écorchés vifs.

Scrabble et cuisine saine

Le soir de ses 21 ans, l’Américaine a profité de son nouveau droit de consommer de l’alcool pour boire une flûte de champagne. Juste une. Puis elle a regardé un film dans sa chambre d’hôtel avant d’aller au lit. De manière générale, cette grande dormeuse ne va guère se coucher au-delà de 21 heures, et elle complète ses longues nuits par des siestes l’après-midi. En dehors du ski alpin, ses activités n’ont rien de très rock’n’roll. Comme toute sa famille, elle adore le Scrabble. Avant ses courses, elle y joue avec sa mère selon leurs propres règles: avec les mêmes lettres, elles doivent trouver un mot le plus rapidement possible. «Miki» gagne souvent.

Elle aime aussi cuisiner de bons petits plats sains. Elle exhibe ses créations sur les réseaux sociaux et a compilé ses recettes dans un petit livre. Et la musique rythme sa vie de célibataire: elle joue du piano, chante, danse. On peut la voir dans de petites vidéos marrantes sur le Web, davantage qu’en boîte. Un jour, interrogé sur les raisons du succès de sa fille, Jeff Shiffrin aurait répondu: «Not too much party.»

Son épouse Eileen et lui étaient aussi des skieurs. De la poudreuse du Colorado aux pentes verglacées du New Hampshire, Mikaela Shiffrin a appris les bases de sa discipline guidée par ses parents. Ils l’ont poussée à multiplier les heures d’entraînement plutôt qu’à courir les épreuves lorsqu’elle était gamine. Devenue grande, elle continue de suivre la même ligne directrice. Ses coaches sont admiratifs de sa capacité d’entraînement, tandis qu’elle aborde la compétition avec prudence. En début de saison, elle a fait l’impasse sur quelques courses parce qu’elle se sentait fatiguée. Aux Mondiaux de Saint-Moritz, elle a préféré se concentrer sur les deux épreuves techniques pour y assurer des médailles plutôt que de se disperser.

Les médias américains peuvent bien s’enflammer, Mikaela Shiffrin ne saurait se brûler les ailes. Elle ne joue jamais avec le feu.


En dates

1995. Naît à Vail, dans l’Etat du Colorado

2011. Dispute sa première course en Coupe du monde, un géant en République tchèque, à l’âge de 15 ans

2012. Remporte son premier succès, un slalom, à Åre, en Suède

2013. Décroche, en slalom, son premier petit globe de cristal et son premier titre de championne du monde

2017. Triomphe aux Mondiaux de Saint-Moritz avec un troisième titre mondial en slalom et une première médaille (d’argent) en géant