Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Le parcours d’Augusta est une pure création, née au début des années 30 d’une vision du golfeur Bobby Jones.
© Rob Carr

Golf

Au milieu de nulle part, une journée au paradis

Le Masters se dispute chaque année sur le parcours d’Augusta, le plus beau des jardins de golf jamais imaginés. C’est mission impossible pour y entrer. Mais une fois à l’intérieur, ce n’est que du bonheur (ou presque)

L’Augusta National Golf Club est le club le plus fermé des Etats-Unis. Le nombre de membres, le montant de la cotisation, les règles à respecter: on ne sait pratiquement rien de tout ça. Vous voulez jouer le parcours? Deux options: être assez bon pour se qualifier pour le tournoi (une petite centaine de participants chaque année) ou alors être invité par un membre, fortune là aussi très aléatoire. Vous voulez assister au Masters? Pas simple non plus. Les possesseurs de tickets ont priorité sur l’année suivante, un privilège transmis au fil des générations. Voilà dix ans que l’on s’y rend chaque année, grâce à un cadeau des Dieux du golf: une accréditation presse, systématiquement renouvelée. Visite embarquée pour une expérience à nulle autre pareille.

A ceux qui imaginent une ville aux couleurs de son épreuve reine, où tout le monde communie dans le vert et la bonne humeur, la réponse est non. Sur Washington Road, une deux-fois-deux-voies sans âme avec des fast-foods partout, il est difficile d’imaginer qu’un bijou se cache tout près. Le parcours est une pure création, née au début des années 30 d’une vision de Bobby Jones. L’archange du golf avait pris sa retraite à 28 ans après avoir tout gagné. Il voulut alors dessiner un chef-d’œuvre éternel, racheta une floralie à un baron belge en faillite, et deux ans de travaux plus tard, le jardin immaculé avait pris forme. C’est vers lui que l’on se dirige en suivant les hordes de spectateurs au petit matin.

Il est strictement interdit de courir

Aux abords du club, le non-initié fait une rencontre étonnante: un barbu un peu inquiétant prêche et promet l’apocalypse. L’histoire lui donnera peut-être raison un jour, mais en attendant, le ciel est bleu, les pins verts, pour un décor de carte postale idéale. Lui, c’est Larry Craft, un fou de Dieu qui assure que Jésus est mort pour nos péchés et qu’il est temps d’arrêter si l’on ne veut pas que ça dégénère. Voici des années qu’il sévit ici. Toléré parce que plus bruyant que méchant, même si un garde plus tatillon que les autres a fini par lui passer les menottes et l’embarquer en 2013. Il a beau s’égosiller, il reçoit surtout l’indifférence polie de spectateurs qui ont mieux à faire en avril.

Se presser contre les barrières, par exemple, et attendre l’ouverture des portes à 8h précises. S’il y a un endroit sur terre où n’importe qui aurait une chance de battre Usain Bolt à la course, c’est ici. Mais une fois à l’intérieur, on se croirait dans un Paris-Colmar du golf: les gens marchent à petits pas accélérés pour aller poser leurs sièges pliants aux meilleurs spots. Pour une raison, une seule: interdiction absolue de courir. Tout spectateur pris en flagrant délit de running est exclu sur-le-champ. Parce qu’Augusta est un monde feutré, certes, mais surtout pour éviter les blessures et les procédures abusives qui vont avec outre-Atlantique.

Une carte de visite sur une chaise vide

Vous les avez peut-être déjà vus à la télé, ces sièges pliants autour des greens. Ils sont parfois vides, mais c’est sans danger pour le propriétaire: sa carte de visite est collée dessus, et personne n’osera lui piquer la place ne serait-ce que vingt secondes. Une autodiscipline généralisée pas toujours évidente à saisir, pour nous autres Européens… D’autres choses nous échappent, d’ailleurs. On ne veut pas céder à l’ironie trop facile en se moquant des citoyens du pays de Donald Trump, mais quand même, ces cigares allumés et ces pintes de bière enchaînées dès 9h du matin (cette bière locale immonde, qui ne saoule pas et fait beaucoup pisser), on aura toujours du mal à en capter la notion de plaisir.

Ils sont également très nombreux à ne pas se rendre tout de suite sur le parcours, parce que l’important est d’abord ailleurs: faire des emplettes au pro-shop, devant lequel s’étire en permanence une file d’attente de plusieurs dizaines de mètres. On y trouve tout et n’importe quoi: peluches, drapeaux, mugs, balles estampillées, putting cups, marques-balles, miniputter… Les articles ne sont pas si chers, sauf peut-être le pull en cachemire à 400 dollars. C’est comme dans toutes les boutiques de golf du monde: on n’a besoin de rien, mais on veut tout. Et la fièvre acheteuse est encore plus forte à Augusta. Le club garde évidemment le secret sur les revenus générés, mais voilà deux ans, le panier moyen était estimé à 600 dollars par spectateur. A 40 000 personnes par jour en moyenne, sur sept jours, le chiffre d’affaires est probablement vertigineux. Il permet en tout cas le rachat à prix d’or de toutes les parcelles de terrain attenantes, pour y construire des parkings en vue de la deuxième semaine d’avril.

Un éblouissant camaïeu de verts

Et le golf en lui-même? On y vient, et ça valait le coup d’attendre. Il dépasse tout ce qu’on avait pu imaginer devant le petit écran. Le camaïeu de verts est éblouissant. Les plateaux des greens torturés en toute perversion, et on comprend soudainement toutes ces balles qui s’en échappent sans jamais s’arrêter. Les pentes des fairways? Un vrai choc quand on découvre la descente du 10 et la remontée du 18, plus dignes de pistes noires que d’un tracé de golf. Avec ce passage par l’Amen Corner, enchaînement des trous 11-12-13, où les téméraires sont systématiquement punis. Un lieu de culte qui vient aussi rappeler l’immense humilité de son créateur, qui décida d’inverser l’ordre des trous après avoir joué son parcours pour la toute première fois, en 1932. Les trous 1-9 devinrent ainsi 10-18, pour permettre à l’Amen Corner de jouer son rôle de juge quand ça compte vraiment. Et d’ainsi fabriquer un suspense systématiquement répété au fil des ans.

On est bien dans le printemps d’Augusta, qui oserait sérieusement prétendre le contraire? Mais on garde toujours un petit stress sur les épaules. Parce qu’il existe plein de règles non écrites que chacun est malgré tout censé connaître. Même ce pauvre bougre plaqué au sol en 2011; il fut menotté par les gardes avec cette promesse terrifiante: «Now, you’re in trouble!» Les préposés à la sécurité sont totalement incorruptibles. Et imputrescibles. A la même place depuis toujours, avec mission de vérifier les badges d’accès. Ceux de faction à l’entrée du centre de presse vous voient passer depuis dix ans, vous reconnaissent évidemment mais sont impitoyables si vous oubliez votre sésame sur le pupitre avant de sortir.

Au crépuscule, un sentiment de plénitude

Ces contraintes sont valables pour tous. L’épouse de Lee Janzen (double vainqueur de l’US Open dans les années 1990) le sait depuis le jour où elle a voulu marcher pieds nus sur le parcours, parce que pleine d’ampoules. Elle tenta d’expliquer à la fois son mal et son statut, l’agent lui opposa l’argument suprême du règlement. Ici, rien n’est négociable ici. Idem pour la compagne d’un joueur français voilà quelques années, qui avait sorti son téléphone portable devant le club-house. Confisqué dans la seconde, avec convocation du joueur le soir même pour une petite leçon de morale.

On croise beaucoup de monde à Augusta, et pourtant, des moments de solitude sont parfois possibles tellement l’espace est vaste. Surtout vers 19h, avec cette lumière de fin de journée qui vient redessiner les pins. Le sentiment de plénitude et d’éternité y est alors total, comme nulle part ailleurs.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo sport

Dix-neuf médailles: la réussite de Lea Sprunger & Co.

Les athlètes suisses reviennent des European Championships de Glasgow/Berlin, qui réunissaient les épreuves de sept fédérations, avec dix-neuf médailles. Retour en images sur les cinq performances les plus marquantes

Dix-neuf médailles: la réussite de Lea Sprunger & Co.

Switzerland's Lea Sprunger reacts after winning the women's 400m Hurdles final race during the European Athletics Championships at the Olympic stadium in Berlin on August 10, 2018. / AFP PHOTO / John MACDOUGALL
© JOHN MACDOUGALL