Interview

«Le milieu est plus déviant que l’individu»

Un cours en ligne gratuit pour comprendre le dopage dans toute sa complexité: c’est ce que propose Fabien Ohl, professeur en sociologie du sport à l’Université de Lausanne

Appréhender le phénomène du dopage dans toute sa complexité, c’est l’objectif de la formation en ligne gratuite «Dopage: sports, organisations et sciences» proposée par l’Université de Lausanne. Ouverte à tous, elle sera disponible dès le 15 février en français. Professeur à l’Institut des sciences du sport (Issul), Fabien Ohl a travaillé près de deux ans pour réunir des contributions de nombreux experts issus des milieux académiques et sportifs notamment. Résultats: un programme à suivre à son rythme (compter une soixantaine d’heures pour arriver au bout) destiné aux entraîneurs et autres responsables sportifs, comme aux chercheurs, aux étudiants et à tous ceux qui veulent prendre un peu de recul sur les scandales à répétition.

Pourquoi avoir décidé de rendre ce cours gratuit?

Cela s’inscrit dans la politique d’ouverture sur la cité de l’Université de Lausanne. Rendre le savoir vivant, comme le dit son slogan, c’est le faire connaître au-delà du cercle de nos étudiants. Et puis, sur un thème comme celui-ci, il est important de faire circuler les compétences, notamment auprès des milieux sportifs qui interviennent dans la lutte contre le dopage.

N’y a-t-il pas plus éloignés que le monde académique et celui du sport?

Ils le sont parfois, c’est vrai. Là, le but est vraiment de rendre nos connaissances accessibles, sans toutefois sacrifier la complexité du sujet. On se limite souvent à une position tranchée – contre le dopage – sans aller plus loin, alors qu’il y a des dimensions sociologiques, psychologiques, juridiques et biologiques à prendre en considération.

Réintroduire de la nuance dans le débat, c’est l’objectif du cours?

C’est ça. Très souvent, quand on parle de dopage, on dénonce ces affreux tricheurs qui transgressent les règles, dans une vision des choses moraliste centrée sur un individu fautif. C’est finalement assez logique: d’un côté, on célèbre le champion qui réalise un exploit, de l’autre on montre du doigt celui qui est reconnu coupable de dopage. Mais dans un cas comme dans l’autre, le sportif est accompagné. La pratique du dopage est un système complexe, avec des gens qui interviennent directement ou indirectement: médecin, entraîneur, entourage. Le sportif qui se dope n’est pas le seul responsable, mais il ne faut pas non plus le déresponsabiliser.

L’athlétisme est dans l’œil du cyclone ces derniers mois, le cyclisme depuis longtemps, mais tous les sports sont-ils concernés par le dopage?

Oui, je pense, on le voit dans les résultats publiés chaque année par l’Agence mondiale antidopage. Dans quelle discipline y a-t-il le plus de dopage, c’est très difficile à dire. Mais il y a par exemple une origine historique au problème du dopage dans le cyclisme: pendant longtemps, jusque dans les années 50 peut-être, prendre certains produits faisait partie de la culture de la discipline, c’était autorisé, alors que, par contre, on se demandait s’il ne fallait pas interdire le dérailleur… Plus tard, le cyclisme est apparu moins protégé que d’autres sports. Prenez le cas de l’affaire Puerto (scandale de dopage qui a éclaté en 2006): on a révélé le nom des cyclistes impliqués, mais les échantillons d’analyse de footballeurs et de joueurs de tennis ont été détruits. Le cyclisme avait de toute façon la tête sous l’eau, on en a profité pour l’enfoncer. Tout cela fait partie de la complexité de l’analyse de la pratique du dopage: c’est facile de prendre position haut et fort contre le dopage, mais qu’y a-t-il derrière les déclarations?

On parle aujourd’hui de dopage mécanique, avec des moteurs installés sur des vélos. Ce phénomène entre-t-il dans le même cadre analytique?

Il y a une grosse différence: on ne touche là qu’à la dimension éthique, pas à la santé. Mais par contre, une fois encore, ce n’est pas le cycliste seul qui bricole un moteur sur son vélo dans son coin. Derrière, il y a des ingénieurs, une industrie. Dans tous les cas, il faut se rendre compte que le milieu a plus tendance à être déviant que l’individu.

Il y a eu les produits dopants, le dopage sanguin, désormais le dopage mécanique. Est-il possible de mettre fin à cette course à l’armement?

On peut la ralentir. La brider. Mais il y aura toujours des gens avec de l’imagination pour contourner les règles. Il y a une telle recherche de la performance qu’on va toujours jouer avec les règles pour s’améliorer, dans ce qui est légal, et parfois dans la zone grise. Il faut aussi se rendre compte que dans certaines cultures, on combat fermement le dopage, mais dans d’autres, on ne pense qu’à gagner. Les problèmes de santé, les risques de se faire attraper, ce n’est que du bavardage.

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