E-sport

Millionnaire avec «Fortnite», un miroir aux alouettes

Le jeu virtuel le plus populaire du moment a annoncé la création d’une Coupe du monde ouverte aux joueurs dès 13 ans. En jeu: 100 millions de dollars de primes

Depuis quelques années, Fortnite domine le marché férocement concurrentiel de l’e-sport, le jeu vidéo en compétition. Ce jeu en ligne développé par l’éditeur américain Epic Games consiste à être le dernier survivant d’une bataille sur une île où 100 joueurs s’affrontent en même temps. Avec cette «bataille royale» (du nom d’un film japonais sorti en 2000), Fortnite a séduit des dizaines de millions de gamers à travers le monde, principalement des adolescents et des jeunes adultes.

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Début 2019, Epic Games a enregistré un pic de 7,6 millions de joueurs en simultané sur Fortnite, hors tout événement spécial. «Un jeu comme Fortnite qui arrive à créer un tel engouement de la part des joueurs est rare. Le jeu a tout pour séduire les jeunes: il est très cartoonesque dans ses graphiques, et il est aussi multi-plateformes. Vous pouvez y jouer de partout, sur votre ordinateur ou sur votre smartphone. N’importe qui est un joueur en puissance. Il y a aussi des éléments piochés dans la culture populaire, comme des chorégraphies, qui participent à séduire un large public», analyse Nicolas Besombes, chercheur spécialiste de l’e-sport à l’Université Paris-Descartes.

Mais l’information qui a vraiment frappé les observateurs est l’annonce le 22 février par Epic Games de la création d’un circuit de Coupe du monde Fortnite avec une finale à New York, dont les primes de victoires versées aux meilleurs joueurs atteindront un montant de 100 millions de dollars sur l’année 2019. Du jamais-vu dans le monde de l’e-sport. Autre information d’importance: dès l’âge de 13 ans (avec une autorisation parentale), les joueurs ont la possibilité de remporter ces prix en argent. Un abaissement de la limite d’âge légal pour participer à des tournois avec dotations financières qui soulèvent de nombreuses questions.

«Pourquoi je devrais aller à l’école alors que je peux gagner 100 000 dollars à «Fortnite»?

«Mon premier ressenti à l’annonce de la création d’une Coupe du monde Fortnite était un sentiment assez incroyable: je me suis dit que l’éditeur Epic Games faisait quelque chose d’unique en annonçant des primes qui créent un gouffre avec celles offertes par les autres jeux», témoigne Frédéric Boy, président de la branche e-sport du club Lausanne-Sport, qui compte une équipe dédiée à Fortnite. «Mais plus je réfléchis et plus je vois ça comme un danger pour les jeunes. Je vois beaucoup de parents qui viennent avec leurs enfants de 13 ans, et ces gamins me disent: «Pourquoi je devrais aller à l’école alors que je peux gagner 100 000 dollars à Fortnite?» Leurs parents ne gagnent même pas ça en un an de travail», ajoute Frédéric Boy, plus connu sous le pseudo de Torrix dans le monde de l’e-sport.

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Le tour de force de l’éditeur américain de jeux vidéo Epic Games est d’avoir créé avec Fortnite un jeu où chaque joueur, quel que soit son niveau, se pense talentueux. «Même un gamin moyen peut se dire «j’ai ma chance». L’accessibilité au fameux «top 1» (qui correspond au dernier joueur survivant à une partie) est relativement facile. Si vous êtes un joueur moyen, l’algorithme de Fortnite va vous faire affronter des joueurs moyens et, en cas de victoire, vous serez dans le «top 1», même si vous êtes loin des meilleurs joueurs en termes de niveau. Même dans la défaite, on est gratifié en recevant des armes, des bonus», explique Frédéric Boy.

Cette relative facilité à se hisser au sommet de la pyramide du jeu laisse croire à des adolescents qu’il est possible pour eux de remporter des tournois prestigieux et maintenant de gagner des centaines de milliers de dollars. «Epic Games a très bien compris que le cœur de ses utilisateurs était des mineurs. On sait que le métier de joueur e-sport fait rêver et qu’il y a énormément de jeunes qui veulent tenter l’aventure pour très peu d’élus», s’inquiète le chercheur Nicolas Besombes.

Les parents se bercent d’illusions

Pourtant, comme le sport de haut niveau, l’e-sport exige énormément de sacrifices, de volonté et de talent pour devenir professionnel. Que ce soit sur Fortnite, League of Legends ou FIFA, la célèbre simulation de football, se hisser parmi les meilleurs exige de nombreuses heures vouées à l’entraînement. Les joueurs professionnels de League of Legends, le jeu d’e-sport le plus structuré à ce jour, s’entraînent entre six et dix heures par jour.

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«La majorité des joueurs de Fortnite sont amateurs et n’ont aucune chance de gagner la Coupe du monde. Nous observons déjà que les équipes professionnelles d’e-sport ont recruté les meilleurs joueurs de Fortnite, qui sont âgés d’au moins 18 ans comme l’exigent les règlements, et ces joueurs se consacrent entièrement à gagner les compétitions. C’est leur travail à plein temps», dit Tobias Scholz, professeur assistant à l’Université allemande de Siegen et cofondateur du eSports Yearbook, un recueil d’articles universitaires sur le sujet.

Les joueurs plus âgés (jusqu’à une limite où les réflexes déclinent) sont plus performants que des adolescents qui ont passé moins d’heures à maltraiter leur manette et possèdent surtout moins de recul sur la pression mentale qu’il faut affronter en compétition. «Les champions sont en majorité âgés de 20 à 25 ans», glisse Tobias Scholz. Une réalité que certains parents et beaucoup de mineurs ne connaissent pas. «Parmi mes amis, il y en a plein qui rêvent de se qualifier pour la Coupe du monde, mais ils jouent pour le fun. Ils ne s’entraînent pas assez pour ça. Je crois qu’on va retrouver les stars du jeu en fin de tournoi», admet Mathias Caillat, 17 ans et membre de l’équipe du Lausanne-Sport.

Les clubs, ces «vieux cons»

Mal informés par leur enfant ou intrigués par les gains potentiels qu'il pourrait gagner, certains parents sont démunis face aux promesses trébuchantes de Fortnite. «On est dans le même schéma que les parents qui pensent que leur enfant a du talent devant la caméra et veulent en faire un youtubeur», dit Yannick Rochat, chercheur membre du Groupe d’étude sur le jeu vidéo de l’Université de Lausanne, qui organise un colloque dédié à Fortnite le 15 mars. «Si vous vous lancez de manière compétitive, il vous faut un cadre parental. Personnellement, je joue à partir du moment où je rentre de l’école jusqu’à l’heure de me coucher. Mais si j’ai besoin de réviser, je le fais avant de jouer et mes parents me le rappellent. Mais il n’y a pas de secret: pour être le meilleur, il faut s’entraîner encore et encore», témoigne Osmo, un Norvégien de 15 ans et aspirant au sein du Team secret, une écurie professionnelle d’e-sport basée au Royaume-Uni.

Un miroir aux alouettes qui exaspère Frédéric Boy. «Dans notre académie, où les joueurs ne sont pas professionnels mais encadrés par notre structure, un jeune joueur de 18 ans hésite désormais à tout plaquer pour se mettre exclusivement sur Fortnite. Nous, on joue notre rôle de «vieux cons» en lui conseillant de ne pas tout lâcher pour le jeu. Comment expliquer à un employeur que vous avez un trou dans votre CV car vous avez joué à Fortnite?» s’étouffe le président de la branche e-sport du Lausanne-Sport.

Cette réalité échappe à de nombreux parents, mais aussi à des mineurs qui n’ont pas la capacité de prendre du recul sur un jeu où tout est fait pour les garder le plus grand nombre d’heures en ligne. Epic Games offre des millions parce qu’il gagne des milliards (3 milliards de chiffre d’affaires en 2018), en large partie grâce aux dépenses réalisées par les joueurs de Fortnite pour acheter des équipements à leur avatar.

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