C'est avec un sourire réjoui que Ronaldinho, la vedette brésilienne du FC Barcelone, a reçu le titre de meilleur joueur du monde décerné par la Fédération internationale de football (FIFA), le 19 décembre dernier à Zurich. Mais au même moment, son ami et homme de confiance, le Suisse Eric Lovey, se retrouvait au cœur d'une enquête qui en dit long sur les pratiques financières occultes du football européen.

Cette procédure menée par un juge français, Renaud van Ruymbeke, vise à faire la lumière sur des soupçons de malversations au sein du Paris Saint-Germain (PSG). Pour échapper aux impôts et aux charges sociales, ce club aurait versé des «compléments de salaire» déguisés à des joueurs, sous forme de faux contrats et de commissions d'intermédiaires surévaluées. Les faits se seraient déroulés entre 1997 et 2005, période durant laquelle la chaîne de télévision cryptée Canal+ était le principal actionnaire du PSG.

Partie de France, l'affaire a des ramifications dans toute l'Europe. Les enquêteurs s'intéressent aux commissions versées dans des banques à Monaco, au Luxembourg, à Madère ou en Suisse à de nombreux agents chargés de recruter des joueurs pour le PSG. Selon nos informations, des demandes d'entraide visant une dizaine d'agents ont été adressées depuis un an au juge genevois Marc Tappolet. Celui-ci enquête sur la faillite du Servette FC, dont Canal+ était l'actionnaire principal jusqu'en 2002. L'une des demandes françaises concerne le versement à Genève, en 2000 et 2001, de 14 millions de dollars destinés à Ronaldinho et son frère, Roberto Assis de Moreira.

L'homme clé de cette transaction, Eric Lovey, est un Valaisan qui partage sa vie entre la Suisse et le Brésil. Sa trajectoire est typique du milieu des agents de joueurs, où se mêlent souvent gros sous et pur amateurisme. En 1992, il est directeur de plusieurs fanfares, dont celle d'Orsières (VS): un «vrai talent de musicien», se souvient Christian Constantin, le président du FC Sion. A travers une amie brésilienne, Eric Lovey fait la connaissance de Roberto Assis de Moreira, une nouvelle recrue du club valaisan. Son frère qui l'accompagne n'a que 12 ans, mais il se fait déjà remarquer en mystifiant les gamins de son âge lorsqu'il est balle au pied: c'est le futur Ronaldinho. Il ne reste en Valais qu'un an, avant de retourner à Porto Alegre. Mais Eric Lovey saura garder le contact avec cette famille prometteuse.

En l'an 2000, Sport+, une filiale de Canal+ basée aux Pays-Bas, achète les droits d'image de Ronaldinho pour six saisons, contre sa promesse de venir dans un «grand club européen». Ce sera le PSG, où ce génie du ballon rond jouera avant son transfert à Barcelone en 2003. Eric Lovey facilite le rapprochement entre les deux parties. Sport+ verse 10 millions de dollars à Ronaldinho et 4 autres millions à Roberto Assis à UBS Genève, qui possède alors un service spécialisé dans la gestion des fortunes sportives.

Les enquêteurs français disent n'avoir rien à reprocher à Ronaldinho. Mais ils aimeraient savoir pourquoi son frère a perçu autant d'argent, et combien Eric Lovey a gagné dans ce contrat. Ils veulent aussi vérifier que personne d'autre qu'eux n'a pu profiter de ces millions.

L'ancien directeur de Sport+, Jérôme Valcke, dirige aujourd'hui la division marketing de la FIFA, basée à Zoug. Il explique avoir été entendu l'an dernier par des policiers français qui lui ont demandé de décrire «la relation entre PSG, Sport+, Canal+ et Servette». Selon lui, Eric Lovey n'a rien touché de Sport+ dans le transfert de Ronaldinho, mais il aurait été rémunéré par le PSG pour dénicher des joueurs au Brésil. L'une de ses recrues, Christian, a fait l'objet d'un transfert que les enquêteurs trouvent étrange: le PSG avait versé 11,2 millions de dollars à un intermédiaire qui n'était pas le bon, avant de payer une seconde commission de 7 millions de dollars...

Selon Jérôme Valcke, la transaction concernant Ronaldinho n'a rien de problématique: «L'argent est resté à Genève, en tout cas sa plus grande partie», ce qui montre qu'il n'y a pas eu de rétrocessions. Une source qui connaît le dossier affirme qu'un compte suisse d'Eric Lovey a été brièvement bloqué par la justice le mois dernier avant d'être libéré. Eric Lovey n'a pas pu être joint pour commenter cette information. «Tout cela peut paraître trouble parce que c'est bêtement compliqué, estime Jérôme Valcke, mais il n'y a pas eu de malversations du côté de Sport+.»

Les enquêteurs sont d'accord sur un point: le système de paiement mis au jour par cette affaire est en effet bien «compliqué», avec un recours massif aux paradis fiscaux et des retraits en liquide de centaines de milliers d'euros par des agents dans des endroits comme Monaco.

«On est dans un monde où les gens se promènent avec des valises de billets», s'indigne une source proche de l'enquête. Christian Constantin conclut avec philosophie: «C'est un peu comme le marché aux bestiaux: tu vas à la ferme, tu paies et tu emportes la bête. L'argent que tu mets sur la table fait la différence. Mais c'est vrai qu'il y aurait pas mal à nettoyer dans ce milieu.»