Le début des Jeux olympiques est attendu avec enthousiasme par les activistes Aborigènes. Non pas qu'ils attendent particulièrement la victoire de Cathy Freeman sur 400 mètres ou une médaille de Nova Peris-Kneebone sur 200 mètres. Non, leur impatience ne concerne en rien l'aspect sportif de l'événement: il leur permettra de montrer au monde entier la condition de leur peuple en Australie. Pour profiter de la venue de plus d'une dizaine de milliers de journalistes mondiaux, les meneurs aborigènes ont prévu des manifestations. Il est entre autres prévu que le Centre culturel aborigène, situé en plein centre de Homebush Bay, le principal site olympique, organise des débats et des discussions sur la question. Ou plutôt était prévu. L'Autorité de coordination olympique, l'organisme public qui gère le site, a en effet annoncé que si des discours politiques étaient décriés à l'intérieur du centre, celui-ci serait immédiatement fermé. Il ne faudrait pas bouleverser la bonne image du pays que donneraient les Jeux.

Evidemment, les meneurs aborigènes, telle que la pourtant très calme et diplomate Lowitja O'Donoghue, se sont révoltés. Pour eux, des menaces ne feraient qu'empirer la situation et amener les Aborigènes à durcir leurs actions. Le contexte de ces discussions n'est en effet pas spécialement excellent. Les relations entre l'Etat et les représentants aborigènes se sont dégradées depuis six mois. Tout a commencé par la révélation au public des Sentencing Laws, les lois d'internement obligatoire, par l'affaire Johnno.

Johnno a quinze ans. En février dernier, il a volé pour un peu plus de 90 francs de stylos et de matériels scolaires. Johnno s'est déjà fait arrêter. Or, dans le Territoire du Nord, la justice est extrêmement sévère à l'égard des récidivistes. Les lois d'internement obligatoire veulent que tout mineur âgé de quinze à dix-sept ans, arrêté et jugé coupable pour un deuxième ou troisième méfait, soit emprisonné d'office pendant vingt-huit jours. Johnno est donc envoyé en prison. Quatre jours avant sa libération, il se pend dans sa cellule. En dix ans, il est le quarante-sixième prisonnier aborigène à se suicider en prison. Ces dispositions législatives sont extrêmement populaires. Ainsi, le premier ministre du Territoire du Nord, Denis Burke et John Howard, le premier ministre fédéral, avaient décidé de laisser les lois en l'état. Mais, devant la révolte de certains parlementaires et la colère de l'opinion publique, ils ont dû chercher un compromis. Le changement obtenu n'est pourtant que superficiel: de dix-sept, l'âge des incarcérables passe à dix-huit ans. Ainsi, les mineurs ne se retrouveront plus en prison, l'ONU ne peut donc plus rien dire.

Mais la situation des Aborigènes demeure dramatique. Le dernier rapport du Comité consultatif de justice aborigène montre que la police ne se comporte pas de la même manière avec les Aborigènes qu'avec les Blancs. Les premiers sont donc les principaux touchés par la loi. Les adolescents aborigènes risquent ainsi quinze fois plus que les jeunes Blancs d'être interpellés par la police. Pire encore: dans certaines villes du pays, tous les mâles aborigènes ont été arrêtés au moins une fois dans leur vie. Si leur cas fait l'objet d'un procès, les magistrats innocentent le plus souvent les membres de la police. Une pratique plus répandue encore avant 1972, date de la création du Conseil judiciaire aborigène, comme l'explique son directeur, Grant Christian. «Avant cette date, les Aborigènes étaient envoyés en prison. Ils n'avaient pas de représentation légale, ils ne pouvaient pas s'offrir les services d'un avocat. Notre but est d'éviter leur incarcération systématique. Nous faisons en sorte que la loi soit appliquée de manière équitable, ce qui est rare, surtout dans les villes de province.»

Au-delà de la situation actuelle des Aborigènes, le point de rupture est intervenu sur la question de la Génération volée. Depuis le début du siècle, et jusqu'aux années 70, les autorités australiennes enlevaient les enfants aborigènes de leur famille et les plaçaient dans des missions tenues par des religieux. Leur but: les rééduquer pour ensuite pouvoir les envoyer dans des familles blanches. Cette politique d'assimilation a touché près de 50 000 enfants et donc autant de familles. Mais le premier ministre John Howard refuse catégoriquement de prononcer le «pardon» réclamé par les organisations aborigènes. Comme le dit Charles Perkins, l'un de ses meneurs, «l'Australie a besoin de revenir sur son passé et de l'accepter pour pouvoir se construire un futur».

Ainsi, lorsque le ministre à la Question aborigène, John Herron, a renié cette notion de génération volée, la révolte a éclaté. Selon lui en effet, 50 000 personnes ne constitueraient pas une génération. Mais, au-delà des chiffres, le ministre Herron oublie de prendre en compte le traumatisme des familles et proches touchés par cette tragédie.