Un concert de klaxons ininterrompu jusque dans les petites heures du matin. Des places envahies par des piétons festifs, agitant aux voitures immobilisées des drapeaux portugais aux couleurs de leur bonheur. Des statues recouvertes de grappes humaines, des fontaines chevauchées par des cavaliers décidés à traverser la nuit au galop d'un orgueil retrouvé. Le but sur penalty de Ricardo, le gardien de l'équipe du Portugal, a plongé tout un pays dans une transe que les deux premières semaines de compétition de cet Eurofoot étaient loin d'avoir provoquée. Les journalistes de la presse mondiale qui suivent le tournoi étaient tombés d'accord sur un point: les Portugais, pour affables qu'ils restent, observaient, vis-à-vis de leur équipe nationale et de l'événement qu'ils accueillaient, une distance qui ne sied pas à un pays qui se dit fou de football. Depuis hier, toute frontière est abolie. L'équipe de Luiz Felipe Scolari a déclenché quelque chose qui ne peut qu'aboutir à la victoire finale.

Un titre du quotidien sportif O Bola aide à prendre conscience du ravage initié par la qualification pour les demi-finales: «Nous avons vaincu l'Angleterre et des siècles de fatalisme.» Les matches de préparation de l'équipe dirigée par Scolari avaient fait naître un scepticisme légitime dans la population portugaise: la «Selecção» perdait avec une constance désespérante depuis un an. Le match d'ouverture enfonçait le clou. Crispés, les titulaires du sélectionneur brésilien se firent manger par des Grecs que l'on n'attendait pas aussi disciplinés. «Maintenant, j'espère simplement que l'on perdra contre l'Espagne pour que Scolari s'en aille», nous avait confié un Portugais, pas plus surpris que cela des mauvais résultats de son équipe. «Nous reconstruirons une sélection entre nous. Lui ne connaît rien au Portugal.»

La Fédération portugaise de football s'était voulue ambitieuse pour «son» Euro. En choisissant le Brésilien, elle s'était acheté un champion du monde. Les premiers jours de l'Eurofoot obéissaient à un destin qui s'amuse à rabaisser une nation autrefois dominatrice. Comme d'habitude, le Portugal devait redimensionner ses ambitions à la réalité de sa géographie, virgule négligée qu'elle est à l'extrémité ouest de l'Europe.

La victoire contre l'Espagne était un premier signe contraire. D'une parade et d'un shoot, Ricardo a brisé le désordre des choses. Scolari, le mal aimé, tient sa revanche.

La perfidie, en conférence de presse d'après match, est venue d'un journaliste anglais: «Pour la troisième fois consécutive, c'est un des joueurs que vous avez fait entrer qui marque un goal. Honnêtement, ne pensez-vous pas que cela tient de la chance?» Le moustachu a répondu du tac au tac: «C'est grâce à la chance, à n'en pas douter. Certains disent que je ne travaille pas, donc c'est la chance! J'ai gagné seize titres dans ma carrière. C'est elle qui me les a donnés.» Pour comprendre cette ironie, il faut savoir que la presse portugaise ne s'est pas gênée pour fustiger la prétendue flemmardise du sélectionneur, accusé de ne pas regarder avec assez d'attention les talents nationaux afin d'inventer une stratégie originale. «Une minorité continue d'écrire que, pendant deux ans, il a aligné la même équipe, faite de footballeurs vieillissants, sans prendre les défaites en compte», confirme Hugo Vasconcelos, journaliste à O Bola. «Ces mêmes personnes disent que, suite à la défaite contre la Grèce, il s'est contenté d'aligner l'équipe de Porto, championne d'Europe, avec des joueurs comme Nuno Valente, Maniche ou Deco. Pour eux, il n'a pas de grand mérite. Je ne pense pas exactement la même chose. Il faut créditer Scolari du fait qu'il a su changer son équipe à temps.» On doute que ce genre de détail intéresse les Portugais en cas de victoire finale.