Tennis

Mirjana Lucic, beaucoup plus qu’une blonde de l’Est

Ex-enfant prodige mais aussi enfant battue, la Croate est en quart de finale de l’Open d’Australie à 34 ans. Son meilleur résultat depuis… 1999

Que serait le tennis féminin sans ses «blondes de l’Est»? Elles fournissent à elles seules plus du tiers des effectifs de la WTA, sans compter celles, nombreuses, qui jouent pour l’Australie (Gavrilova), la France (Mladenovic), la Belgique (Zanevska), le Danemark (Wozniacki), l’Allemagne (Petkovic) et bien sûr la Suisse (Bencic, Golubic, Masarova chez les juniors).

Sur le court, beaucoup récitent un tennis appris dans une académie quelque part où il y avait du soleil (afin de pouvoir taper des balles toute la journée, toute l’année), et c’était à peu près le seul coin de ciel bleu dans leur grisaille. Derrière plane souvent l’ombre d’une mère étouffante ou d’un père autoritaire. Si elles jouent à deux mains, c’est parce qu’elles supportent le poids de l’ambition de quelqu’un d’autre.

On le sait, parce que c’est souvent comme ça dans le tennis féminin. Alors on y pense et puis on oublie. Vu de loin, elles ont toutes l’air un peu interchangeables. L’une chasse l’autre, qui disparaît.

Signes extérieurs d’une battante

Mais parfois, il en est une qui revient. Son histoire avec. Ce n’est plus une enfant qui subit et se tait, c’est une femme qui s’exprime et qu’on écoute. Elle s’appelle Mirjana Lucic-Baroni, Croate, 34 ans, et tous les signes extérieurs d’une battante. Cheveux longs rassemblés sous une casquette, lunettes de triathlète, bandages à la cuisse et au mollet; une guerrière. «Après avoir vécu l’enfer, je suis toujours là», confirme-t-elle. Là, en quart de finale de l’Open d’Australie, après avoir successivement éliminé la Chinoise Wang Quiang, la Polonaise Agnieszka Radwanska (No 3 mondiale), la Grecque Maria Sakkari et, lundi, l’Américaine Jennifer Brady (6-4 6-2).

Son nom évoque quelque chose à ceux qui suivaient le tennis à la fin du siècle passé. Dans la droite ligne de Monica Seles et de Martina Hingis, Mirjana Lucic était cette bébé joueuse (débuts professionnels à 14 ans) qui devait forcément finir No 1 mondiale. A seize ans, la nouvelle blonde de l’Est a déjà remporté deux tournois WTA, un titre en Grand Chelem en double (Open d’Australie 1998, avec Martina Hingis) et atteint une demi-finale à Wimbledon (1999).

Ça, c’est pour la façade. En coulisses, Mirjana Lucic, sa mère, ses deux frères et ses deux sœurs, s’enfuient en 1998 aux Etats-Unis. Ils veulent échapper à la folie du père, Marinko Lucic, un ancien décathlonien qui, déterminé à faire de sa fille la meilleure joueuse du monde – minimum – la tyrannise et la frappe depuis une enfance qui jamais ne fut tendre. A cinq ans, Mirjana prend une raclée parce qu’elle a perdu un match contre une fille de dix ans.

Loin du père (qui l’a semble-t-il encore escroquée), l’enfer n’est pas terminé. Car Mirjana Lucic, exilée dans un pays étranger, se retrouve soutien d’une famille de six personnes. C’est trop pour ses 16 ans, d’autant que sur les courts, il y a d’autres blondes de l’Est qui veulent prendre sa place. Le cycle infernal s’enclenche: stress, blessures, méforme, médicaments. En un an, elle prend 20 kilos et chute au 198e rang mondial. Elle perd ses primes, ses sponsors, d’autres matches. En 2004, elle n’a plus les moyens de payer ses déplacements et ne dispute plus de tournois WTA.

«Mon histoire n’était pas terminée»

Elle revient au bout de trois ans – pas trois mois comme Bacsinszky. Elle recommence tout en bas, dans le monde impitoyable des challengers. «C’est très dur. Il n’y a pas de public, pas de juges de ligne, pas de ramasseurs de balles, vous jouez pour 55 dollars le match. Il y a eu beaucoup de larmes, beaucoup de déceptions, très peu de satisfactions. Il faut être superdéterminée, le prendre comme un tremplin et tout faire pour en sortir le plus vite possible.» Elle s’accroche cependant. «Je n’ai jamais pensé abandonner mais c’était très dur, il y a eu beaucoup de larmes, beaucoup de déceptions, très peu de wild cards. J’en ai retiré beaucoup de force et de fierté.»

Il lui faudra trois autres années pour revenir dans le tableau d’un tournoi du Grand Chelem (Wimbledon 2010) et encore quatre ans pour gagner un tournoi, en 2014 au Québec, seize ans après le précédent. «Je ne voulais pas finir comme ça, pas arrêter sans que ce ne soit mon choix. Mon histoire n’était pas terminée. Je le savais, je le sentais et j’ai bossé comme une dingue – mon coach physique me surnomme «la bête», vous savez – pour vivre ce que je suis en train de vivre.»

Classée 82e en début d’année, elle ne roule toujours pas sur l’or. Elle voyage seule et porte des tenues dépareillées (hier un t-shirt Adidas et une jupe Nike) parce qu’elle n’a plus de sponsor depuis «un petit bout de temps déjà». En fait si, elle en a deux: Epicure et Mediterraneo, les deux restaurants italiens que son mari Daniele Baroni (épousé en 2011) gère à Sarasota, Floride. Un vrai métier, pas un placement pour faire fructifier le prize money. «Mon mari n’a pas pu venir, il est trop occupé.»

Il fera sûrement l’effort si son épouse va en finale. Car elle ne se fixe aucune limite. «Je sais que j’ai un jeu puissant, que je peux faire mal à beaucoup de joueuses, expliquait-elle après sa victoire contre Radwanska. Est-ce que je peux le faire sept fois d’affilée? C’est une autre question. Mais je sais que je peux battre tout le monde.»

Mercredi en quart de finale, Mirjana Lucic-Baroni affrontera la No 5 mondiale, la Tchèque Karolina Pliskova. Beaucoup plus qu’un duel de blondes de l’Est.

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