«Ce but pour le Servette FC vous est offert par Pelichet SA», annonce le speaker du Stade de Genève après l’ouverture de score de Timothé Cognat contre le FC Sion. C’est assez rare. La plupart des buts de Servette sont offerts par Miroslav Stevanovic. Avant cette 26e journée de Super League, le milieu offensif bosnien avait réussi 18 passes décisives en championnat, ce qui le classe au deuxième rang européen derrière Thomas Müller (19 passes décisives).

Mais Servette n’est pas le Bayern Munich, 81 buts marqués, et «Mica» Stevanovic brille dans une équipe moyenne (5e de Super League) à la différence de buts négative (42 buts marqués, 47 encaissés). Avec également quatre buts marqués, Stevanovic est impliqué dans plus d’un but servettien sur deux (52%), quand Thomas Müller (7 buts, 19 assists) ne l’est qu’une fois sur trois (32%). En Europe, seul Karim Benzema, impliqué sur 56% des buts du Real Madrid, fait mieux mais avec cinq pénaltys, Domenico Berardi (Sassuolo) faisant presque aussi bien (51%, avec six pénaltys).

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La Super League abrite donc un phénomène, qui n’est pas parti cet hiver monnayer ses talents comme les buteurs Arthur Cabral (de Bâle à la Fiorentina) ou Jean-Pierre Nsame (de Young Boys à Venise) et qui n’a même aucune envie d’aller voir ailleurs. L’oiseau rare se double d’un personnage singulier qui, publiquement, refuse les demandes d’interview et dédaigne la triologie autocentrée du footballeur moderne (tatouage, célébration, réseaux sociaux) et qui, dans le secret du vestiaire, cultive un auto-dénigrement quasi masochiste doublé d’un degré de modestie que l’on pensait rédhibitoire pour le haut niveau.

«Il a trois poumons»

Contre Sion dimanche, victoire 2-1 acquise à la mi-temps, Stevanovic n’a pas été décisif au sens statistique du terme. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. C’est d’ailleurs ce que tous ceux qui le côtoient ou l’ont connu mettent en avant en priorité, avant son toucher de balle ou son altruisme, pour expliquer sa réussite de passeur: une activité incessante. «Il a trois poumons! Il court tout le temps, et tout le temps à haute intensité», souligne son ancien capitaine Anthony Sauthier, transféré cet hiver à Yverdon.

«Stevanovic est extrêmement endurant. C’est parce qu’il se propose tout le match qu’il a ce haut pourcentage; l’adversaire tient le rythme une fois, deux fois, trois fois, puis explose, observe son entraîneur Alain Geiger.» Son adjoint, Bojan Dimic, précise: «Pour les différentes statistiques physiques, nous communiquons aux joueurs les noms des trois meilleurs. Mica est systématiquement cité, à 95% en première position.»

Un bref extrait de match pour illustrer cette intense activité: de la 15e à la 20e minute de jeu, Miroslav Stevanovic a successivement tiré au but à hauteur des 16 mètres côté gauche, récupéré un ballon dans le rond central, centré à hauteur des 5 mètres depuis le côté droit, repoussé un ballon de la tête devant sa surface de réparation, effectué une longue course transversale pour venir gêner le dégagement du gardien Fickentscher, fait deux appels de balle successifs côté droit, le ballon étant contré la première fois, mal dosé ensuite.

«Le meilleur joueur du championnat»

Tout le match fut ainsi, et l’on eut parfois le sentiment que même ses partenaires avaient du mal à suivre le rythme, notamment le latéral Moritz Bauer et l’avant-centre Ronny Rodelin, qui ont remplacé Anthony Sauthier et Grejohn Kyei, partis au dernier mercato. «Il cherche toujours la complémentarité avec son attaquant. Et c’est d’autant plus méritoire que tous les six mois, un nouvel avant-centre arrive, constate Alain Geiger. Il doit alors tout reprendre à zéro, mais il le fait sans rechigner.»

En seconde mi-temps, Kastriot Imeri brilla davantage et Stevanovic s’illustra surtout dans un rôle d’avant-dernier passeur, ou de premier créateur de brèche, avec toujours la même intensité et sans jamais dribbler. «Regardez les grandes équipes: hors un contre un à l’approche des buts, il n’y a plus de dribble», observe un Johann Lonfat, consultant pour Blue Sports, soufflé par «la justesse des choix, la vision de ce que la situation peut faire naître» dans chacune des décisions du Bosnien. «C’est le meilleur joueur du championnat, de loin, même si notre latéral a fait un bon match», abonde Gelson Fernandes, vice-président du FC Sion.

Stevanovic est arrivé à Servette en juillet 2017. Son agent, Mela Kodro, est le frère de Meho Kodro, l’entraîneur grenat de l’époque. Il l’avait repéré dans les équipes de jeunes en Bosnie et se sentait capable de lui redonner confiance après un passage raté au FC Séville, où le nom de Stevanovic reste associé aux rares échecs de Monchi, le directeur sportif du club, réputé pour son flair. Arrivé en janvier 2013, contrat de quatre ans à la clé, le modeste Stevanovic avait avoué «avoir d’abord cru à une blague».

«Bâle et YB ne s’y sont jamais intéressés»

A Genève, Bojan Dimic voulut lui en faire une le jour où il le réceptionna à l’aéroport. «On avait mal débuté le championnat. En plaisantant, je lui ai dit que c’était parce qu’il n’était pas là. Il l’a pris très sérieusement.» Un an et demi plus tard, alors que Servette s’apprêtait à quitter la Challenge League, «on s’était empressé de le prolonger avant la montée, de peur qu’on nous le pique», se souvient Carlos Varela, scout du club à l’époque.

Mais Stevanovic, qui a prolongé en août dernier jusqu’en juin 2025, n’est jamais parti et ne partira peut-être plus. «Je sais par mes contacts que ni Bâle ni YB ne se sont jamais intéressés à lui. Jamais vraiment», affirme Carlos Varela, aujourd’hui consultant pour Blue Sports. Ce manque d’intérêt explique en partie son absence parmi les trois nommés au titre de meilleur joueur de Super League en décembre dernier. Cet oubli déclencha la colère des supporters servettiens, mais lui devait plutôt être soulagé. «Je l’avais accompagné en 2019, lorsqu’il a reçu le prix de meilleur joueur de Challenge League, se souvient Varela. Il angoissait à l’idée de devoir monter sur scène.»

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Toute la question est de savoir à quel point sa personnalité a modelé son jeu; et jusqu’où est-elle un atout, et à partir de quand devient-elle un poids. Son altruisme est-il un manque de caractère? Sa modestie maladive un handicap? «Il aurait dû faire une plus grande carrière», lâche Gelson Fernandes. «Son perfectionnisme l’a rendu exigeant, et donc constant», estime au contraire Carlos Varela. Anthony Sauthier reconnaît avoir un peu tenté de le changer – pour qu’il se mette plus en avant, qu’il parle français – avant de «lâcher l’affaire», comprenant qu’il s’épanouissait comme ça.

Alain Geiger a renoncé à en faire un joueur d’axe, où il pourrait être plus décisif. «Il a ses habitudes. Psychologiquement, à 31 ans, il faut le laisser dans son jus.» Bojan Dimic garde, lui, l’espoir de le faire évoluer. «Il pourrait marquer plus, en étant parfois plus égoïste, mais aussi réussir plus de passes décisives, en étant moins exigeant. Quand il tire ou centre, il recherche toujours le geste parfait, la frappe hors de portée, le centre que l’attaquant n’aura qu’à toucher pour que ça fasse but. Parfois, un geste moins difficile suffit.»