Depuis quelques années déjà, les meilleurs skieurs du Cirque blanc sont facilement reconnaissables. Ils arborent en effet un tricot rouge censé augmenter leur visibilité parmi les spectateurs, journalistes et sponsors. Ainsi, à l'instar du monde du cyclisme – avec ses différents maillots jaune, rose, à pois, etc. – et de l'univers du hockey helvétique – avec ses «key players» –, la Fédération internationale de ski sanctionne positivement ses leaders. Hermann Meier, Michael von Grünigen, Janica Kostelic ou encore Sonia Nef exercent ainsi sur leurs royaumes respectifs un ascendant psychologique certain. D'autre part, cette initiative modernise le ski alpin tout en se référant à une pratique d'inspiration tribale.

Le meilleur chasseur de la tribu avait en effet le privilège de porter une plume supplémentaire ou une décoration vestimentaire comme signe illustrant sa supériorité vis-à-vis du groupe qui lui devait le respect. La parure a revêtu et revêt aujourd'hui encore un caractère hiérarchique qui investit le leader d'un pouvoir charismatique. Cette figure de proue a la faculté de dynamiser l'assemblée et de créer une culture du succès par simple effet «boule de neige». L'exemple de l'équipe autrichienne – avec son leader, Hermann Maier – parle de lui-même. Cependant, le fardeau du chef est parfois lourd à porter. En effet, lorsque cette distinction pèse durablement sur les épaules du même individu, ce dernier finit par croire que ses qualités sont du ressort de la nature et par conséquent ne peuvent être remises en question.

Entre-temps, les adversaires – mais aussi les membres de son propre camp – ne cessent d'attaquer une couronne qui se fragilise. Ecrasé par son sentiment de responsabilité, prisonnier d'une fierté à laquelle il s'accroche jalousement, le chasseur oublie de chasser et se retranche derrière son tricot rouge. Les championnats du monde de ski alpin de St. Anton ont ainsi été le théâtre d'assauts portés au pouvoir établi durant l'année. Si la Française Régine Cavagnoud, tricot rouge du super-G féminin, a su confirmer sa suprématie, l'irrévérencieux Daron Rahlves a semé le doute dans le clan autrichien en signant la victoire du super-G pour les Etats-Unis.

Comme défenseurs des leaders bafoués, nous pouvons avancer l'hypothèse du poids psychologique, de la perte d'influx ou encore d'une certaine usure. Dans les moments de faiblesse, l'instabilité intérieure peut en effet jouer de mauvais tours: un mauvais appui sur les carres ou une porte négociée trop bas entraînent la perte de précieux centièmes. Et la fragilisation d'un trône pourtant si confortable.

* Psychologue du sport FSP-ASPS.