Mo Farah en chiffres? Quatre médailles d’or olympiques, cinq titres mondiaux et sept couronnes européennes (dont deux en salle) en demi-fond. Et puis un seul passeport, britannique. Mais l’athlète de 33 ans a aussi des origines somaliennes, et des inquiétudes qui vont avec. Il a expliqué dimanche sur sa page Facebook craindre de ne pas pouvoir retourner chez lui, à Portland, Oregon.

Nouveau président des Etats-Unis, Donald Trump a signé vendredi un décret portant sur la «protection de la nation contre l’entrée de terroristes étrangers». Il interdit les ressortissants de sept pays musulmans jugés dangereux (Irak, Iran, Yémen, Libye, Syrie, Soudan, Somalie) d’entrée aux Etats-Unis pour 90 jours, le temps de revoir les critères d’admission pour leurs réfugiés.

Mohamed Farah n’a jamais eu le statut de réfugié. Quand, à l’âge de 8 ans, il a quitté sa Somalie natale ravagée par la guerre civile, il a pu rejoindre la Grande-Bretagne grâce à son père, qui y était établi de longue date. Il ne parlait que quelques mots d’anglais à son arrivée, ne savait guère dire que «excuse me» et «where is the toilets?» mais ses prouesses sur une piste d’athlétisme l’ont élevé au plus haut rang de la reconnaissance. La reine d’Angleterre lui a accordé le titre de chevalier au 1er janvier 2017, en même temps qu’au numéro 1 mondial de tennis Andy Murray.

«Un exemple»

Mais Sir Mo Farah, qui s’entraîne actuellement en Ethiopie, a élu domicile en 2011 sur la côte Ouest des Etats-Unis et il a redouté que le décret de Donald Trump l’empêche d’y retourner. «Je suis un citoyen britannique qui vit en Amérique depuis six ans, qui travaille dur, s’implique dans la vie de la société, paie ses impôts et élève quatre enfants dans un endroit qui est leur chez-eux, a-t-il écrit. Maintenant, moi et beaucoup d’autres dans ma situation entendent qu’ils ne sont plus les bienvenus. C’est très perturbant d’imaginer que je vais devoir dire à mes enfants que papa ne pourra peut-être pas rentrer.»

Un peu plus tard, il a reçu la nouvelle – rassurante – que les citoyens britanniques ne seraient pas touchés par le décret de Donald Trump. Un porte-parole de l’athlète a alors déclaré que «Mo est soulagé de pouvoir rentrer auprès de sa famille une fois son camp d’entraînement terminé, mais malgré tout et comme il l’a dit auparavant, il reste fondamentalement en désaccord avec cette décision politique incroyablement discriminatoire».

Car au-delà du malaise lié à sa propre situation, il y avait bien sûr dans la prise de position publique de l’athlète de 33 ans un message ouvertement politique. «J’ai été bien accueilli en Grande-Bretagne à 8 ans et la chance m’a été donnée de réussir, de réaliser mes rêves. J’ai été fier de représenter mon pays, de gagner des médailles pour le peuple britannique et d’être honoré du titre de chevalier. Mon histoire est un exemple de ce qui peut arriver quand la politique s’inspire de la compassion et de la compréhension, plutôt que de la haine et de l’isolation.»

Un bon mot

Entre sport et politique, le dialogue est continu; la victoire offre une tribune d’où le militantisme est à la vue de tous. L’année 2016 aura été marquée par quelques gestes marquants. Les bras croisés au-dessus de la tête de l’Erythréen Feyisa Lilesa aux Jeux olympiques pour dénoncer le régime en place dans son pays. Le genou à terre du footballeur américain Colin Kaepernick pour les droits des Afro-Américains. Lors de la campagne présidentielle américaine, le monde fut séparé en deux équipes, et le sport avec lui. Dans celle de Donald Trump, on pouvait trouver des personnalités aussi différentes que l’entraîneur de basketball Bobby Knight, l’ancien joueur iconoclaste Dennis Rodman (qui était un temps proche du dirigeant nord-coréen Kim Jong-un) et l’ancien boxeur Mike Tyson, pour les plus connus en Europe.

Du côté d’Hillary Clinton se tenaient entre autres les légendaires Carl Lewis, LeBron James et Magic Johnson. Loin des Etats-Unis, la quasi-totalité des sportifs qui ont pris position dans la course à la Maison-Blanche l’ont également fait en faveur de la démocrate, si ce n’est contre Donald Trump. Ils se sont beaucoup exprimés jusqu’à ce que tombe en novembre le verdict de l’élection. Le 9 novembre, ils étaient encore nombreux à exprimer leurs inquiétudes sur les réseaux sociaux. «Allons-y, mettons tous les idiots de la planète au pouvoir et voyons ce qui se passe», crachait le footballeur belge Vincent Kompany sur Twitter.

Depuis, le monde n’a pas cessé de parler du nouveau président des Etats-Unis, mais les sportifs semblaient, eux, avoir abandonné le terrain de la politique internationale pour retourner sur la piste. Mo Farah est le premier à charger aussi frontalement le président depuis son investiture. Pas de geste marquant à retenir cette fois-ci, ni de chiffre d’ailleurs, mais un bon mot, lâché en introduction de son message sur Facebook: «Le 1er janvier, Sa Majesté la reine a fait de moi un chevalier. Le 27 janvier, le président Donald Trump a fait de moi un étranger.»