Les rondins de bois sont poncés comme des meubles neufs. Les copeaux qui tapissent le sentier viennent d’être détaillés. Les barres métalliques et autres anneaux sortent d’usine. La petite bourgade vaudoise de Salavaux, sur la rive sud-ouest du lac de Morat, vient d’inaugurer le dernier-né des parcours Vita du pays. C’était il y a quelques semaines à peine, en plein semi-confinement national.

Les cours de cross-training que dirigeait Marc Favre à Avenches, dont les célèbres arènes ne se situent qu’à 5 kilomètres, étaient à l’arrêt comme la quasi-totalité des activités sportives. Alors l’idée a germé: repenser le programme pour l’adapter aux infrastructures tout juste installées dans les bois du patelin d’à côté. Bingo. «Je me suis vite rendu compte qu’on pouvait faire beaucoup de choses avec ce matériel tout simple et ces souches d’arbre, sans poids ni barre de musculation, témoigne le coach. Avec un peu d’imagination, on recrée dans la nature la plupart des exercices que nous faisons en salle.»

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Comme lui, ils sont nombreux à avoir entendu l’appel de la forêt alors que les infrastructures classiques étaient interdites d’accès. La fréquentation de ces circuits, qui renvoient chaque Suisse à des moments de liberté ou à des souvenirs contraints d’éducation physique scolaire, a explosé depuis la mi-mars.

Une vingtaine de nouveaux projets

Le concept est quinquagénaire, son image un peu vieillotte, limite ringarde. Et pourtant: notre époque est dingue d’entraînement mêlant travail cardiovasculaire et force (le fameux CrossFit) comme de musculation basée sur le seul poids du corps (callisthénie) et d’activités au grand air (rando, grimpe, vélo). Autant de tendances à l’intersection desquelles se situent les inaltérables pistes Vita. Ajoutez-leur la fameuse accessibilité «H24» qui sied à nos quotidiens éclatés ainsi qu’une gratuité d’utilisation façon logiciel open source, et vous obtenez de petits bijoux de modernité sportive dont nos forêts sont truffées.

Il en existe des centaines, partout dans le pays, certains labellisés, d’autres non. Le seul réseau originel des parcours Vita, sponsorisé par la compagnie d’assurances Zurich, compte 498 antennes proposant chacune 15 postes et 43 exercices de mobilité, d’endurance et de force à réaliser le long de sentiers de quelques kilomètres.

Leur fréquentation a explosé durant le semi-confinement. Aucune statistique officielle n’existe, étant donné que les installations sont accessibles en tout temps sans surveillance, mais plusieurs indicateurs convergent. «Il y a déjà le nombre de mails et de téléphones que nous recevons de la part d’utilisateurs, pour nous remercier ou nous signaler des dégâts matériels, qui est beaucoup plus élevé que d’habitude, note la responsable Barbara Baumann. Et puis il y a les observations faites sur le terrain: nous sommes dans la période de l’année où sont menés les contrôles qualité et d’éventuelles réparations. Dans certains cas, il a fallu les reporter pour ne pas gêner les trop nombreux utilisateurs.» Dernier indice: l’organisation a été sollicitée une vingtaine de fois en vue de la construction de nouvelles pistes.

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Ce net regain de popularité a même titillé la curiosité du New York Times, interpellé par ces fitness «Swiss made» qu’une pandémie aura arrachés à leur désuétude sylvestre. «C’est vrai que nous avons un peu tendance à oublier ces installations, alors que nous sommes prêts à payer un abonnement dans une salle, remarque le coach de cross-training Marc Favre. Cette drôle de période aura au moins permis de nous resensibiliser à cette offre existante, simple et fonctionnelle.»

La débâcle de 1964

«Il était temps», se réjouit le sociologue Pierre Escofet, qui tient dans les colonnes du Temps une chronique consacrée au(x) mouvement(s) du corps. Pour lui, les parcours Vita constituent un terrain de jeu idéal pour toutes les catégories de sportifs, des débutants aux experts. «Il y a des barres fixes, des anneaux, des troncs qui permettent de réaliser des sauts, un terrain meuble qui permet de courir en faisant bien travailler les chevilles. Pour celui qui jouit d’une certaine culture physique, il s’agit du summum du raffinement, car il saura profiter des myriades de possibilités que cela ouvre. Et pour le profane, il y a une offre basique d’exercices qui incite à se prêter au jeu, et c’est un bon début.»

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Le premier parcours Vita a vu le jour dans le quartier zurichois de Fluntern en 1968. Il était destiné «à des gens très sportifs», rappelle Barbara Baumann. Mais très vite, «l’organisation s’est aperçue que la demande était plus large» et le concept a évolué pour que chacun y trouve son compte.

Le sport suisse traverse alors une période charnière de son développement. «En 1964, les athlètes du pays rentrent des Jeux olympiques d’hiver d’Innsbruck sans avoir décroché la moindre médaille, ce qui est vécu comme une catastrophe nationale, retrace l’historien Grégory Quin. Cela va entraîner toute une série de mesures de renforcement de la pratique sportive jusqu’au vote d’une loi visant à l’encouragement de la gymnastique et du sport en 1972, qui débouchera sur l’obligation de trois périodes d’éducation physique hebdomadaires à l’école.»

Il s’agit de retrouver le podium des compétitions internationales, mais aussi de maintenir la population en bonne santé. «Il y a alors une idée très répandue selon laquelle les capacités physiques de la jeunesse sont à la baisse, et il s’agit d’y remédier», poursuit le chercheur de l’Université de Lausanne. Dans ce contexte, les fédérations sportives voient croître leur nombre de membres, des piscines sont bâties et, dans nos forêts, les barres parallèles en bois sculpté et autres slaloms piquetés en bâtons poussent comme les cornes d’abondance en automne. De plus en plus de communes veulent leur parcours Vita, tandis que le principe est décliné dans différents pays, de l’Allemagne (qui conteste sa paternité à la Suisse) jusqu’aux Etats-Unis, comme le relève le New York Times.

Une écharde dans le justaucorps

Mais une mode en chasse une autre. Dans les années 1980 arrivent Véronique et Davina, qui incarnent à la télévision la montée de l’individualisme de la pratique sportive et une première crise de l’attachement aux clubs traditionnels. Les échardes et la boue commencent à rebuter une génération moulée dans le lycra pailleté des justaucorps fluos. «Les jeunes des années 1990 ne sont plus ceux des années 1970, commente Grégory Quin. A travers le sport, ils pensent moins à leur santé qu’au fun.»

Puis l’hédonisme supplante le plaisir et aboutit à la fameuse «révolution du fitness». Les salles suréquipées, la quête d’un corps musclé comme symbole d’une vie saine, les séances à cinq heures du matin pour ne pas mordre sur des journées suroccupées, les footings sur tapis roulant, le tout au prix d’un abonnement annuel à plusieurs centaines de francs…

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«Aujourd’hui, il y a une telle diversité au niveau de l’offre qu’on peut parfois oublier ce qui existe depuis longtemps», observe la responsable des parcours Vita Barbara Baumann. Mais alors que ces salles de gymnastique à ciel ouvert se sont raréfiées ailleurs, leur nombre est resté stable en Suisse. Chaque année, une ou deux disparaissent, d’autres voient le jour. Pour le plus grand bonheur de ceux qui les (re)découvrent aujourd’hui.

Pierre Escofet a «la chance» d’avoir un parcours Vita juste à côté de chez lui. Il y a observé pendant le semi-confinement des scènes inédites. «Tous les complexes urbains étant fermés, on a pu voir débarquer dans les bois des adeptes de street workout et cela crée une émulation intéressante entre eux, qui réalisent parfois des exercices assez impressionnants, et les utilisateurs habituels. Au final, ces rencontres profitent à tout le monde.»

Actualiser, encore et toujours

Pour le sociologue genevois, ces circuits forestiers sont d’autant plus recommandables qu’ils impliquent un entraînement intégré impliquant tout le corps, et n’isolant pas les muscles comme certaines machines dans les fitness, et qu’ils ne permettent pas de se tromper. «Avec un engin tel qu’une barre fixe, on ne risque rien, sinon de ne pas réussir à faire un exercice qui n’est pas adapté à notre niveau», souligne-t-il. Et avec quelques connaissances, chacun peut se construire un programme adapté à sa condition physique.

Le coach de cross-training Marc Favre est du même avis. Après s’être familiarisé avec les installations de Salavaux, il a publié sur YouTube une série de vidéos avec des idées d’exercices à réaliser. Il plaide aujourd’hui pour que les parcours Vita fassent un effort pour conserver leurs nouveaux utilisateurs en stimulant les plus motivés. «Ces dernières années, de nombreux exercices sont apparus via différentes approches. Il pourrait être intéressant d’en inclure certains, plus poussés, à la signalétique officielle pour motiver les sportifs aguerris à continuer à venir.»

A l’échelle d’un tel réseau, ce n’est pas une mince affaire. Mais depuis plus de cinquante ans, le concept a régulièrement été actualisé pour coller à l’évolution des connaissances scientifiques relatives au sport et à la santé. Il est aujourd’hui plus que jamais au goût du jour.