Matin peu ordinaire à Moirans, 2300 âmes, bourgade sans histoire du Jura qui revendique tout de même le titre de capitale française du jouet. Dès 10 heures, le Tour de France à peine remis d’une éreintante étape de montagne la veille, du côté de la Colombière (Ain), se présente sur la ligne de départ. Direction Berne, 209 kilomètres. Il fait déjà chaud. Bernard Hinault, quintuple vainqueur de la Grande Boucle et aujourd’hui chef du protocole, est là, visiblement heureux d’aller visiter la Suisse, pays qu’il aime «pour ses fromages, sa propreté et la politesse». «Cancellara vainqueur chez lui? Je n’y crois pas, il sera trop surveillé», prédit le Blaireau (son surnom de coureur).

Le village est grimé, joyeux mais pas trop. L’attentat de Nice est encore dans toutes les têtes. Troisième jour de deuil national. La caravane publicitaire et ses 170 véhicules ont reçu pour consigne de ne pas faire trop de bruit. «Pas de musique, ça fout bien sûr l’ambiance en l’air mais on doit penser aux victimes», dit Olivia au volant d’une camionnette peinte aux couleurs de Vittel.

Charmant folklore

Bernard Hinault, lui, était sûr que le public au bord des routes ferait abstraction du drame du 14, «parce qu’il faut rendre hommage en continuant à vivre normalement». Il n’avait pas tort. Sitôt les premiers lacets du parcours abordés, la foule si typique du Tour a répondu présent, entassée sur les bas-côtés, assise sur des tabourets, dans des remorques de tracteur. Déguisements, drapeaux français, espagnols, belges, italiens, anglais, néerlandais, sculptures de paille dans les champs, grandes tablées déjà un peu alcoolisées dans les hameaux. Et ces saluts frénétiques adressés au passage de chaque voiture, qu’elle soit publicitaire, policière, de l’organisation, de presse, de soins. Et ces sempiternelles présences de groupes revendicatifs, la CGT pestant contre la loi sur le travail, Génération Pêche pour la défense du brochet à Chambon (près du lac Saint-Point), «pour bien pédaler mangez du Comté» conseille un panneau, «libérez Naïm et Kakir injustement emprisonnés à Montbéliard» hurlent deux ados au look de banlieue. Un folklore bien connu, l’un des charmes du Tour qui prodigue presque plus de plaisir que le passage éclair du peloton. La question était alors: «Qu’en sera-t-il du côté helvète?» Deux pays, deux cultures, cela allait-il se voir?

A 13h, la douane française de Verrières (460 habitants) se dessine. A 500 mètres, Verrières suisse (600 habitants) se devine. Un arrêt. Brigitte, aide-soignante française qui exerce au Val-de-Travers, dit que les deux communes ne célèbrent ensemble que les fêtes comme le 14 juillet et le 1er août. «On n’a rien fait ensemble pour le Tour. Nous, on a décoré, mais les Suisses n’ont même pas mis un drapeau», regrette-t-elle. Des policiers neuchâtelois, bernois et français passent à moto. Ils assurent la sécurité du parcours depuis Moirans jusqu’à Berne. Belle coopération. Une unité d’élite du GIGN (Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale française) – qui en raison des menaces terroristes suit le Tour – a été autorisé à accompagner le peloton en Suisse, nous disent ces motards.

En entrant en Suisse, on tombe sur des automates à fromage et un public parsemé et flegmatique. Les policiers français qui sécurisent leurs villages ont laissé place en Suisse à des bénévoles de la Protection civile, du TCS et de l’association des motards valaisans. Finis les coucous depuis les talus, les grimages en Astérix, en romain ou en diable et les mots d’ordre. A Travers, des buffles broutent dans les prés, de l’autre côté on a davantage vu des vaches montbéliardes.

Se déhancher, enfin

A Fleurier, des jeunes femmes se sont muées en fées vertes et lèvent leurs verres. «C’est le pays de l’absinthe», explique-t-on à des Parisiennes de la caravane publicitaire qui vendent des lots de trois maillots (jaunes, verts et à points rouges) au prix de 20 francs suisses. Avant Verrières, c’était 20 euros. La Suisse n’est pas frappée par un deuil national, alors la caravane enfin monte les enceintes et se déhanche après deux jours de recueillement.

Etrangement, lorsqu’en France on dénichait des banquets improvisés sous des granges, en Suisse ce sont les stations-service qui sont investies. A Neuchâtel le public est maigre. Les habitants sont partis ailleurs, sur leur lac lumineux probablement. Le Röstigraben se franchit à Gampelen, dans le Seeland. On ne verra pas la centrale nucléaire de Mühleberg. Davantage de public et des coucous à nouveau qui nous sont adressés. Le portrait de Roger Federer surgit au travers du Mittelland bernois, celui de Fabian Cancellara, le Spartacus local, aussi.

Dimanche fut la journée suisse avec la victoire à Culoz du Colombien Jarlison Pantano, de l’équipe helvétique IAM. On attend Fabian sur les rives de l’Aar, après une course très pentue dans la vieille ville. Des pavés comme du côté de Roubaix, Spartacus aime. Einstein tire la langue depuis sa maison et l’on tourne le dos au Palais fédéral. Beaucoup, beaucoup de monde mais pas de chahut. Peter Sagan, porteur du maillot vert, l’emporte d’un millième de boyau sur Alexander Kristoff. C’est déjà la troisième victoire du Slovaque depuis le début de cette édition 2016 de la Grande Boucle. Cancellara est sixième. Bernard Hinault avait raison: le régional de l’étape était trop épié pour arriver le premier. Mardi, le Tour savourera à une journée de repos à Berne. Le Blaireau breton se réjouit par avance de goûter à l’Emmantaler.