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«Les mois à venir seront déterminants pour l'avenir du sport suisse»

MACOLIN (3 et fin). Entre l'élaboration d'un «concept du sport», le projet d'une loi antidopage et d'un apprentissage de sportif d'élite, les dossiers politiques touchant le sport suisse s'accumulentLe directeur de l'Office fédéral du sport, Heinz Keller, évoque les grands dossiers actuels, dans une interview qui clôt notre série d'articles sur Macolin et le sport suisse en mutation

Depuis qu'Adolf Ogi l'a nommé à la tête d'un groupe de projet chargé d'élaborer un «concept du sport» en Suisse, à la fin de l'année passée, Heinz Keller se régale. Regorgeant d'idées, toujours enthousiaste, le directeur de l'Office fédéral du sport (OFSPO) se multiplie pour faire évoluer le sport suisse dans un environnement en pleine mutation. Interview.

Le Temps: Il y a sept mois, nous étions venus vous voir pour évoquer ce «concept du sport» et vos objectifs (lire Le Temps du 8 janvier). Aujourd'hui, où en est ce projet?

Heinz Keller: Nous avons fait un bilan intermédiaire très encourageant le 27 juin. Les quatorze groupes de travail formés en début d'année regorgent d'idées. Ils rendront leurs recommandations par écrit le 28 août, après quoi il s'agira de synthétiser ces propositions et de les présenter au Conseil fédéral. A mon sens, il est surtout important de mieux déterminer les tâches et les responsabilités de chaque entité – Confédération, cantons et communes – dans le domaine du sport. Le sport pour tous est un objectif social qui intéresse l'Etat directement. Des preuves scientifiques existent de l'importance de l'activité physique dans la santé publique, et il faut l'encourager. Mais il faut aussi créer des conditions favorables pour le sport d'élite, qui représente une carte de visite pour l'Etat. Prenez les écoles: ce sont les cantons qui décident comment elles sont structurées, qui peut en être dispensé, et combien de temps. Dans ce sens, la Conférence des chefs de l'instruction publique (CDIP), doit essayer de mieux comprendre les jeunes sportifs d'élite. Et le Conseil fédéral se doit d'envoyer un message fort pour dire qu'il croit en l'importance du sport.

– Outre cette grande tâche, l'OFSPO croule depuis quelques mois sous les dossiers.

– Oui, et à ce titre les mois à venir seront déterminants pour l'avenir du sport en Suisse. Je crois notamment beaucoup à un apprentissage de sportif d'élite, qui permettrait aux jeunes talents de se ménager du temps pour l'entraînement et d'avoir une formation de base au moment de la reconversion professionnelle d'après-carrière. Nous sommes aussi en train d'harmoniser toutes les formations de professeur d'éducation physique en Suisse, en créant un réseau entre les Universités de Lausanne, Genève, Berne, Zurich et Bâle et la Haute école spécialisée de Macolin. Dans un autre registre, les sports extrêmes nous préoccupent beaucoup. Nous avons formulé des exigences pour la formation des moniteurs, et d'ici à la fin du mois d'août, nous réunirons des représentants de tous les cantons, des offices fédéraux de la justice et du tourisme pour mettre de l'ordre. Enfin, le sport occupera la scène politique suisse ces prochaines semaines. Le Conseil des Etats doit voter en septembre la nouvelle loi sur les médicaments qui permettrait de sanctionner l'entourage du sportif en cas de dopage, mais aussi le crédit de 20 millions hérités de la candidature de Sion aux Jeux olympiques de 2006 pour la construction ou la rénovation d'installations sportives d'importance nationale, deux objets déjà acceptés par le Conseil national. Quant au Conseil fédéral, il prendra connaissance le 31 août des travaux du groupe de projet chargé d'évaluer les conséquences de la nouvelle péréquation financière, qui pourrait toucher Jeunesse et Sport et les trois heures obligatoires de sport à l'école (lire Le Temps du 26 juillet).

– Prenons les choses dans l'ordre. D'abord l'apprentissage pour sportifs d'élite.

– L'idée a été évoquée par Adolf Ogi au printemps 1999 pour adapter la Suisse à la professionnalisation du sport. Nous en discutons actuellement avec les chefs de l'instruction publique, qui se prononceront en consultation d'ici à octobre. Le projet est prêt, nous pourrions le lancer demain à titre d'essai en collaboration avec une ou deux grandes fédérations. Mais nous voulons que l'instruction publique et les milieux économiques soient convaincus du bien-fondé de ce projet, sans quoi nous attendrons pour le concrétiser.

– Quelle serait la structure de cet apprentissage?

– C'est un projet de formation sur quatre ans, financé par les clubs, les fédérations sportives et les cantons. Le matin est consacré à l'école professionnelle, avec quatre modules de cours adaptés à notre époque qui visent la formation de généralistes: relations publiques et communication, utilisation de l'informatique, langues et comptabilité. Le reste de la journée, l'apprenti peut faire sa formation de sportif, pratique et théorique. Aujourd'hui, le sport en Suisse est une sorte de loisir professionnel. Or, par cette formation, nous voulons aussi que le sportif acquière des connaissances théoriques du sport qu'il pratique, en étudiant la biologie, la nutrition, etc.

– Vous tenez aussi beaucoup à l'introduction d'un article de loi antidopage.

– Oui. Le Conseil des Etats doit se prononcer en septembre. Cet article, qui entre dans le cadre de la loi sur les médicaments, permettrait aux cantons de contrôler dès le 1er janvier 2001 l'entourage des sportifs, un domaine où le milieu du sport ne peut rien faire. Aujourd'hui, le sportif qui se dope est le seul fautif. Si cette loi passe, il n'y aura plus seulement un fautif (l'athlète) punissable sur le plan sportif, mais aussi un auteur de délit pénal (le membre de l'entourage qui produit ou distribue un produit) punissable de 3 ans de prison ou 100 000 francs d'amende. Ce serait un grand pas en avant dans la lutte antidopage.

– Dans la même lignée, vous avez évoqué, il y a quelques semaines, l'idée d'une agence suisse antidopage.

– C'est une proposition d'un groupe de travail dans le cadre de la réflexion sur le «concept du sport». Je pense en effet que, l'Agence mondiale antidopage (AMA) commençant à agir, il est important de créer sur le plan national des institutions analogues, indépendantes, mêlant des représentants du sport et des personnalités extérieures – responsables de l'éducation dans les cantons, représentants des universités et de l'OFSPO, etc. La lutte antidopage est trop complexe pour la laisser exclusivement au monde du sport. Quand l'AMA aura démontré son efficacité, il faudra réfléchir sérieusement à cette idée d'agence antidopage suisse.