Cette année, non moins de six champions du monde seront au départ du 70e Grand Prix automobile de Monaco: Michael Schumacher, déjà quatre fois vainqueur ici (en 1994, 1995, 1997 et 2001), Fernando Alonso, qui a gagné deux fois (2006 et 2007), Lewis Hamilton, une victoire à Monaco (2008), Sebastian Vettel, une victoire (2011), Jenson Button, une victoire (2009) et Kimi Räikkönen, une victoire (2005). De tous les vainqueurs de Monaco qui se présenteront au départ, demain, seul Mark Webber, qui s’est imposé en 2010, n’est pas auréolé du titre de champion du monde.

Un palmarès qui montre que seuls les plus grands parviennent à gagner sur ce circuit totalement anachronique – Ayrton Senna, à son époque, s’y était imposé six fois. Pourtant, remporter le Grand Prix de Monaco, paradoxalement, semble plus facile que décrocher la victoire sur un circuit traditionnel. «Franchement, gagner ici, c’est plus simple que sur n’importe quel autre tracé», lance Jackie Stewart en guise de provocation. Triple champion du monde, l’Ecossais a remporté le Grand Prix de Monaco à trois reprises, en 1966, 1971 et 1973. «Ici, il suffit de se qualifier en pole position, de réussir son départ puis de ne pas commettre d’erreur», ajoute-t-il.

Tout dépassement étant impossible sur cette bande d’asphalte étroite et sinueuse, seule une faute – de pilotage ou de stratégie –, peut en effet coûter sa place au leader. Du coup, les Grands Prix s’y révèlent souvent terriblement ennuyeux. En ajoutant le manque de dégagement et d’échappatoires dans les virages, un paddock où les écuries s’entassent et entreposent leur matériel jusque dans le moindre parking souterrain, on finit par se dire que cette épreuve est à classer au plus vite parmi les bons vieux souvenirs du sport automobile.

Tandis que les ingénieurs passent des centaines d’heures en soufflerie pour définir la forme du moindre rétroviseur, les monoplaces, ici, en sont réduites à négocier l’épingle du Fairmont à 45 km/h! «Courir en Formule 1 à Monaco revient à faire évoluer un hélicoptère télécommandé dans son salon», se plaignait déjà Nelson Piquet il y a trente ans. De l’Avenue d’Ostende à la Rascasse, observer des monoplaces de plus de 700 chevaux se déchaîner entre les rails de sécurité tient effectivement de l’absurde le plus achevé.

Pourtant, il ne viendrait à personne l’idée de contester la légitimité de l’escale monégasque. «Il y a deux incontournables dans un championnat de Formule 1: Ferrari et le Grand Prix de Monaco. Perdre l’un ou l’autre serait une tragédie.» Max Mosley, l’ex-président de la Fédération internationale de l’automobile (FIA) l’admettait sans nuance, il y a quelques années: le championnat du monde de F1 survivrait mal à la disparition du Grand Prix le plus prestigieux de la saison.

En termes d’image et de retombées publicitaires, cette épreuve pèse à elle seule presque autant que le championnat tout entier. Les sponsors invitent davantage de clients ici que n’importe où ailleurs, même si les accès y sont chers: pour une place dans le fameux Paddock Club, il faut débourser 3400 euros (repas gastronomique compris), alors que le moindre morceau de balcon dominant la piste se négocie à près de 1000 euros.

Si la piste est totalement inadaptée aux exigences de la F1, la Principauté, elle, colle parfaitement à son image. Casinos, voitures de sport, yachts époustouflants, bâtiments de marbre rose: tout procède d’un luxe qui correspond à l’image «glamour» que veut se donner la Formule 1. Que les pilotes ne puissent pas y doubler et que les Grands Prix s’y muent en processions dominicales, après tout, relèvent de considérations secondaires.

L’idée du Grand Prix remonte à 1928. Anthony Noghès, le directeur de l’Automobile-Club de Monaco, décide de lancer une course dans les rues de la Principauté. Avant tout, il s’agit d’asseoir sa notoriété face à la concurrence de Nice auprès des touristes britanniques. Mais son rêve consiste en réalité à construire un véritable circuit de vitesse. Pour ce faire, il commence par une course dans les rues de la ville, sorte de tremplin pour son grand projet.

La famille Grimaldi appuie immédiatement l’idée, mais la population locale est plus difficile à convaincre. Le magazine britannique «Autocar», qui fait autorité à l’époque, décrit le projet de ce premier circuit urbain de l’histoire comme «étonnant et dangereux». Mais la fameuse Société des bains de mer monégasque – qui gère le casino et fournit une bonne partie des revenus de la Principauté – accepte de prendre à sa charge toute perte que pourrait essuyer le Grand Prix, ce qui rallie le public à sa cause.

Le premier Grand Prix Automobile de Monaco a lieu le 14 avril 1929. Depuis, le tracé est resté pratiquement inchangé, mis à part quelques retouches cosmétiques comme le contournement de la piscine, créé en 1973, ou la modification de la chicane du port, en 1986. Au fil des 69 éditions du Grand Prix, les exploits se sont multipliés, des talents se sont affirmés, d’autres se sont confirmés.

Demain, les six champions du monde au départ, tout comme le vainqueur de Barcelone, Pastor Maldonado, ou encore le Genevois Romain Grosjean, viseront tous la victoire au terme des 78 tours du tourniquet monégasque. Ne serait-ce que pour être salué par les sirènes des bateaux dans le port, une fois l’arrivée franchie, dans un concert improvisé et assourdissant. Ou ne serait-ce que pour le droit de s’attabler à la droite du prince Albert, lors du repas de gala donné dimanche soir en l’honneur du vainqueur. Ce sont tous ces détails qui asseyent ce Grand Prix comme l’épreuve «incontournable» du calendrier.

Tout, en Principauté, procède d’un luxe qui correspond à l’image «glamour» que veut se donner la Formule 1