«Je me retire du tournoi.» Le 5 septembre dernier, Magnus Carlsen a déchaîné les passions chez les amateurs d'échecs, dont certains, de plus en plus nombreux (et bruyants), parlent de tricherie. Le Norvégien s’est retiré avec fracas d’une prestigieuse compétition à Saint-Louis, dans le Missouri, à la suite d’une défaite extrêmement inattendue contre l’Américain Hans Niemann, 19 ans. Le 43e joueur mondial jouait qui plus est avec les pièces noires, soit avec un léger désavantage.

L’annonce du Norvégien, sur Twitter, était accompagnée d’une vidéo datant de 2014, qui montre l’entraîneur portugais José Mourinho, alors à la tête de l’équipe de football anglaise de Chelsea, dans une interview d’après-match: «Je ne préfère pas parler. Si je parle, je vais avoir de gros ennuis.» Une déclaration interprétée par de nombreux observateurs comme une accusation de tricherie envers Hans Niemann.

Nouvel esclandre ce lundi, alors que Magnus Carlsen, 31 ans, affrontait l’Américain lors d’un match en ligne, pour la première fois depuis la victoire de ce dernier à Saint-Louis. Le champion du monde s’est cette fois retiré de la partie après n’avoir joué qu’un seul coup, se déconnectant brutalement, sans explication, rapporte le Guardian.

«C’est sans précédent. Je n’arrive pas à y croire», a réagi Tania Sachdev, Grand Maître féminin, qui commentait l’événement. «Magnus refuse de jouer contre Hans. Il va jouer le tournoi, mais il dit qu’il ne jouera pas le match contre [cet adversaire]. C’est une très grosse déclaration.» Le joueur et son entourage se sont pour l’heure refusés à tout commentaire. Mais ses actes ont de quoi alimenter encore davantage le climat de suspicion qui s’est installé depuis une semaine.

Mise en place d’une surveillance des ondes radio

Il faut dire que la première accusation du champion du monde, à peine voilée, avait déjà bouleversé le microcosme des échecs. Hikaru Nakamura, un joueur américain très suivi sur la plateforme de vidéos en direct Twitch, a lui aussi accusé Hans Niemann de tricherie par le passé, révélant que le site mondial d’échecs en ligne, chess.com, avait banni durant plusieurs mois le compte du jeune joueur pour cette raison.

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En réaction, les organisateurs du tournoi de Saint-Louis avaient décidé d’instaurer un délai de 15 minutes pour la diffusion des parties en ligne, rendant une aide extérieure plus difficile, ainsi qu’un examen des joueurs par un scanner à radiofréquence, détaille l’AFP.

Tricher lors d’une partie d’échecs disputée sur plateau, avec la présence physique des deux joueurs n’est pas aisé. Il faut pour cela être en mesure de recevoir, d’une manière ou d’une autre, des conseils d’un observateur externe. Le site Vice mentionne par exemple la possiblité de dissimuler un bouton vibrant dans une chaussure, ou ailleurs sur le joueur, permettant de fournir des recommandations de mouvements à distance. En 2015, un Grand Maître géorgien, Gaioz Nigalidze, avait été pris sur le fait, ses passages aux toilettes un peu trop fréquents ayant attiré l’attention.

L’AFP rappelle que Hans Niemann a connu une ascension fulgurante dans le classement mondial. Il est l’un des joueurs à avoir engrangé le plus de points depuis 2021. Citée par le New York Times, une analyse statistique effectuée par un blog spécialisé aurait montré qu’il a, «à un degré étonnant», constamment joué à un niveau supérieur à celui correspondant à son classement.

L’Américain, qui avait gagné deux des trois premières parties jouées à Saint-Louis, interrompant au passage une série de 53 matchs sans défaite pour Magnus Carlsen, a ensuite perdu ou concédé le nul lors des six suivantes, après la mise en place des nouvelles règles, note le Wall Street Journal. Malgré les spéculations, parfois les plus fantaisistes, il n’existe pour autant aucune preuve que Hans Niemann ait triché à Saint-Louis.

«Cela doit être embarrassant pour le champion du monde de perdre contre moi», avait déclaré celui-ci après la rencontre, niant catégoriquement les allégations formulées à son égard. Le joueur de 19 ans se disait même prêt à jouer nu dans «une boîte fermée, avec zéro transmission électronique», afin de prouver son innocence, continue le Guardian.

S’il affirme ne jamais avoir triché au cours d’un match disputé en présentiel, Hans Niemann avoue toutefois l’avoir fait deux fois: à 12 ans lors d’un tournoi en ligne et à 16 ans lors d’un événement diffusé sur internet.

«De vastes implications pour l’avenir du jeu»

Plusieurs joueurs participant au tournoi avaient affiché leur soutien à Niemann, comme le Français Maxime Vachier-Lagrave regrettant l’effet «chasse aux sorcières», ou l’Américain Levon Aronian dénonçant «la paranoïa» qui règne dans le milieu. La légende des échecs Garry Kasparov avait également défendu le jeune Grand Maître, en demandant à Magnus Carlsen de s’exprimer clairement après son «acte sans précédent depuis 50 ans».

La Fédération internationale des échecs (Fide) a indiqué n’avoir constaté aucune irrégularité lors du tournoi de Saint-Louis, mais, relève le New York Times, la manière dont elle va se saisir de cette affaire «aura de vastes implications pour l’avenir du jeu, l’assistance informatique devenant de plus en plus sophistiquée et difficile à détecter». Et le quotidien de s’interroger sur l’opportunité de sanctionner un joueur uniquement en raison de performances statistiquement suspectes. En outre, si ce genre d’accusations – souvent invérifiables, voire potentiellement fausses – venaient à se multiplier, elles porteraient une grave atteinte à la réputation de certains joueurs. Et à celle du jeu d’échecs dans son ensemble.