Le garçon franchit le seuil d'un pas incertain, le masque figé, le regard dans le vague. Et ses longues mains effilées qui semblent l'encombrer, ces mains dont, en cet instant solennel, il ne sait que faire… Le surdoué dans toute sa frêle grandeur. Voici enfin Sergei Karjakin, petit écolier blafard, enfant d'une lointaine bourgade ukrainienne, devenu l'an dernier le plus jeune grand maître de l'histoire des échecs. A 12 ans.

A la table numéro six, un homme d'âge respectable, chaussé de lunettes épaisses, l'accueille sans effusion. Il toise, puis sourit poliment. Comme le veut le protocole, Karjakin salue son adversaire d'un hochement de tête incertain, les joues empourprées, les mains terrées au fond des poches. Les sommités l'ont déjà adopté. Rien ne sera refusé, ni excusé, à cet impétrant ingénu qui se réclame de leur caste. «L'Internet permet d'apprendre très vite à jouer aux échecs. Mon record de précocité sera bientôt battu», relativise le jeune Ukrainien.

La partie commence et, tout autour, 130 tables ont été dressées pour le festin des rois. Palais des Congrès, Bienne, 36e tournoi international d'échecs. Entre ces murs flotte l'odeur sacrée de la matière grise en fusion, la douleur silencieuse des cerveaux malaxés. Ici cogitent les forts en thème, un cénacle bigarré de tignasses hirsutes et de couronnes poivre et sel, de jeans délavés et de chemises impeccables. Tout un monde réduit à la taille d'un échiquier.

Sur la scène, le tournoi majeur commence; celui des six grands maîtres triés sur le volet. Il y a là Alexander Morozevich, 26 ans, joueur doué d'une effronterie géniale, réapparu après six mois d'une retraite mystérieuse. A la douceur candide de son regard succède, brusquement, des lueurs d'une intensité insoutenable, mélange de cruauté et de fureur. Le Russe réfléchit, ses yeux bondissent d'une case à l'autre en des soubresauts frénétiques. Ces choix sont si irrationnels et anticonformistes que les experts, souvent, n'y comprennent rien.

Son prestigieux adversaire, Illya Smiri, est en retard. L'assistance suspecte un stratagème. Intox, guerre des nerfs, «il faut avoir envie de tuer son adversaire», prêchait le grand Gary Kasparov. Le temps de jouer son premier coup, Smiri quitte la table, part chercher une boisson fraîche, puis s'en va observer la riposte de Morozevitch… depuis les gradins, à travers l'écran géant.

Il y a là Viktor Kortchnoï, 72 ans, dont l'épouse enturbannée est assise au premier rang. «M. Kortchnoï ne sort jamais seul. Il est tellement dans la lune…» chuchote un condisciple. Et puis, il y a Vladislav Tkachiev, un autre grand maître, inscrit au tournoi open. Le Français d'adoption arrive au bar en titubant, une bouteille de champagne à la main, une cigarette en équilibre précaire au coin de la bouche, avec 35 minutes de retard. «Attendez-moi ici. Je gagne vite et je reviens», lance-t-il à la cantonade, dans un geste chevaleresque. Quinze minutes plus tard – dont cinq passées à chercher sa table – Tkachiev ressort hagard, humilié par un sans-grade. Le prince des nuits tropéziennes, génie en jachère, ne reviendra pas au bar. Trop fatigué. Tout un monde sur un échiquier…

Sergei Karjakin, lui, est ponctuel au rendez-vous. La voix est éraillée, le verbe sobre et rare; les mains gigotent sous la table. Du surdoué, les revues spécialisées racontent qu'il a appris à jouer aux échecs à l'âge de 5 ans, initié par son père. L'autorité parentale a parfois sanctionné son manque d'assiduité par quelques exercices physiques. Trois ans ont suffi au garçon pour reléguer son père au rang de joueur du dimanche, et sept pour remplir les trois normes nécessaires à l'obtention du statut de grand maître, attribué – à vie – à près de 400 sommités dans le monde.

Sergei Karjakin suit des cours par correspondance. Il ne va pas à l'école, ou sporadiquement, et se considère comme «un excellent étudiant à la base». Il côtoie peu les enfants de son âge. Aucun poster multicolore ne tapisse les murs de sa chambre. «Juste les 52 trophées que j'ai gagnés.» Mais le jeune homme préférerait tout de même dîner avec Kournikova plutôt qu'avec Stakhanov. «Je ne connais pas Stakhanov.» Son livre de chevet: Les trois mousquetaires. Ses loisirs après une partie: préparer la suivante. «Je suis probablement différent des gens de mon âge», convient-il finalement.

Karjakin s'entraîne à raison de six heures par jour, reparties équitablement entre son coach et l'ordinateur. Il voyage tantôt avec sa mère, tantôt avec son mentor. Une défaite peut le mettre en rage, aussi, parfois, sort-il en discothèque pour se relaxer! Son autoportrait: «Rapide. Agressif.» Est-il fier de son statut? «Da». Faut-il vraiment avoir envie de tuer son adversaire? «Niet». La vie ressemble-t-elle à une partie d'échec? «Parfois plus facile. Parfois plus difficile.»

Sergei Karjakin, dernier phénomène en date d'un monde étrange, où naissent les prodiges les plus extravagants. En son temps, Gary Kasparov avait récité sans erreur et sans bégayer un texte en chinois d'une minute trente, qu'une autochtone lui avait préalablement lu à une seule reprise. Le maître est devenu champion du monde à l'âge de 23 ans. Toute à sa timidité, Sergei Karjakin annonce que, lui, il projette de le devenir avant 16 ans.