Près de la Porte de Brandebourg, un immense calicot publicitaire affirme: «1954 in Bern, 1974 in München, 1990 in Rom, 2006 hier!» La mission allemande est clairement définie: remporter, à la maison, un quatrième titre mondial. Une sorte de «devoir» social, dans ce pays où cinq millions d'habitants (sur 80) pointent au chômage. A Berlin, la proportion atteint 19%.

L'Allemagne doit donc gagner sa Coupe du monde, histoire de redonner confiance à une nation dominante qui se sent glisser sur la pente descendante. Le match d'ouverture, ce vendredi à Munich contre le Costa Rica, prend une dimension bien plus élevée qu'un simple examen de passage. Que la Mannschaft sorte victorieuse du terrain, et le peuple y croira dur comme fer; qu'elle se loupe, d'une façon ou d'une autre, et l'abattement se conjuguera en critiques acerbes, sinon définitives.

Les espérances dépassent de loin le cadre sportif. «Le football est le seul moyen qui nous reste de prouver que nous sommes toujours une grande nation», lâchait un quidam lors de la soirée inaugurale du «Fan Fest» berlinois. Le légendaire gardien Oliver Kahn - désormais remplaçant - utilise une imagerie plus massive: «Jouer chez toi, c'est comme défendre ton territoire.»

Derrière ces paroles se cache un constat: pour la première fois depuis des décennies, l'Allemagne du ballon rond a écorné sa foi en elle-même. Fini l'orgueil, aux orties la certitude que le rouleau compresseur écrasera ses adversaires. D'où cette ferveur nappée de crainte. Crainte encore aiguisée par la blessure au mollet de la star Michael Ballack (nouveau millionnaire de Chelsea), qui lui interdira de s'aligner aujourd'hui.

Président du Bayern Munich, Karl-Heinz Rummenigge analyse la situation avec recul: «De 1990 à 2000, nous avons négligé la formation. Nous avons cru que la réunification allait suffire pour nous doter de joueurs de qualité. Nous en payons le prix maintenant. Nous avons perdu cette confiance en nous et n'avons plus autant de talents individuels sur le terrain. Nous essayons de compenser par l'euphorie et la motivation.»

C'est dire le poids des responsabilités sur les épaules du sélectionneur Jürgen Klinsmann. Qui botte en touche: «La pression? Quelle pression? Nous avons traversé une période de turbulences, mais sans nous prendre la tête. Les discussions, les controverses, ce n'est pas notre truc. D'ailleurs, nous sommes prêts.»

Et si «Grinsi Klinsi» - surnom tiré de l'éternel sourire qui éclaire son visage - avait raison? Parce que, hormis le forfait de Ballack, son team a quand même belle allure. On ne saurait prétendre que les Klose, Podolski, Schweinsteiger, Schneider, Frings, Borowski et autres Lehmann figurent sur la liste des seconds couteaux! Au contraire, les observateurs notent que sous l'ère Klinsmann, entamée après l'Euro 2004, la tactique de la Mannschaft bénéficie d'un coup de fouet moderniste en matière de pressing intelligent, de technique d'ensemble, de rapidité au niveau des schémas offensifs. Reste, évidemment, la lenteur de la défense centrale Metzelder/Mertesacker, style «j'anticipe mal et j'interviens trop tard». Mais enfin, il n'y a pas de quoi nourrir des idées noires.

Et puis, a-t-on déjà vu un pays organisateur, surtout lorsqu'il s'agit d'un «gros bras», sombrer dès le début de la compétition? Jamais, à part l'Espagne en 1982, vraiment pitoyable. En dix-sept Coupes du monde, l'hôte a été sacré six fois - l'Allemagne de 1974 en fait partie -, est arrivé à deux reprises en finale, trois en demi-finales.

Recettes aux stades et engouement populaire obligent, le tirage au sort des poules, dirigé à l'extrême par la FIFA, ainsi que les croisements décidés à partir des huitièmes de finale, «protègent» l'équipe recevante. La preuve par le groupe de l'Allemagne (Costa Rica, Pologne, Equateur), le moins ardu avec celui du Mexique. Si la marche de la troupe de Klinsmann s'avère normale, qu'elle termine 1re ou 2e, tout est «arrangé» pour qu'elle affronte ensuite des opposants à sa portée: disons Angleterre ou Suède en 8e, Argentine, Pays-Bas, Mexique ou Portugal en quart. De facto, ses deux ennemis jurés - Italie et Brésil - ne croiseront (?) sa route que dans le dernier carré, voire en finale (Brésil). Pur hasard, bien entendu...

Voilà qui laisse à penser que la célèbre boutade de Gary Lineker pourrait demeurer d'actualité à l'occasion de ce Mondial 2006: «Le football est un jeu inventé par les Anglais, qui se pratique à onze et où les Allemands gagnent à la fin.»