La Coupe du monde donne accès à des planètes improbables. Bad Bertrich, station thermale lovée au fin fond de la Rhénanie-Palatinat, dans l'ouest de l'Allemagne, constitue à lui tout seul une étrange galaxie. Toute petite, fort isolée et profondément encaissée. Cerné de très près par de verdoyants mamelons, le village, qui abrite un millier d'âmes en paix, est ce que l'on appelle communément un trou. Au propre comme au figuré. Les glouglous de la rivière rivalisent avec le cui-cui des oiseaux. A Bad Bertrich, on trouve une eau naturelle à 32 degrés et au goût d'Alka-Seltzer, résidu de feu l'activité volcanique de la région. A Bad Bertrich, on cultive la coquetterie, la tranquillité, les cliniques et la douceur de vivre. C'est là que l'équipe de Suisse vivra sa Coupe du monde: la délégation a pris ses quartiers hier au Kurhotel Fürstenhof, établissement luxueux dont toutes les chambres ont été retenues jusqu'au 28 juin.

Köbi Kuhn aime le calme de la forêt. Le voilà servi. Le sélectionneur national, qui aime aussi les gens, n'a pas dégoté l'adresse par hasard. Günter Eichberg, maire de la localité, est une vieille connaissance. Il est aussi l'ancien président de Schalke 04, le club de Gelsenkirchen, l'un des plus populaires du pays. La Nati a donc débarqué en terrain conquis. La construction de deux superbes pelouses a été achevée ce printemps et l'unique rue commerçante du bled n'est pas avare en drapeaux rouges à croix blanche. Le patelin s'est autoproclamé 27e canton suisse. «Grüezi mitenand», scande-t-on dans les cafés. Il existe même depuis des lustres une Schweizer Haus, haut lieu du thé dansant.

Ici, les joueurs ne seront au moins pas happés par de trop fâcheuses tentations. On se distraira à la PlayStation, au jass ou au fitness. Il se murmure toutefois - pas la peine de parler fort pour se faire entendre à Bad Bertrich - que certains membres du groupe auraient préféré, après deux semaines passées dans leur repaire schwyzois de Feusisberg, un environnement davantage animé.

L'arrivée du car helvétique devant l'hôtel déclenche, en pleine heure de sieste, une hystérie que l'on qualifiera de contenue. A 18h25, la délégation suisse pénètre pour la première fois sur une pelouse tip top en ordre, à un kilomètre du village. La fanfare locale entonne un «Sur nos monts quand le soleil...» approximatif, qui cadre parfaitement avec le tableau. Johann Vogel et ses coéquipiers sont comme à la maison, accueillis par les piaillements de plusieurs centaines de gamins du coin, en congé pour l'occasion.

Après une pose photos flanqués des écharpes confectionnées - et vendues 9 euros - afin de célébrer la venue de la Nati, les joueurs trottinent. Au ralenti, l'humeur badine. Le temps de constater que Hakan Yakin s'est fait couper les cheveux, que les yeux bleus de Raphaël Wicky plaisent toujours autant aux jeunes filles. Quelques exercices un brin plus vifs suivent, dont Philippe Senderos et Valon Behrami sont dispensés. Le premier sait désormais qu'il ne souffre pas d'une déchirure. «Je suis sûr qu'il sera prêt mardi pour le match contre la France», déclare Ruedi Roeder, médecin des troupes. Le second, perturbé par un début de pubalgie «va mieux». Il reprendra l'entraînement collectif samedi. La cheville douloureuse de Patrick Müller ne constitue plus qu'un mauvais souvenir.

Quelques étirements, dix pompes, jeux avec ballon et la séance s'achève. Un «intrus» agite un drapeau français; son transistor crache un morceau de Marseillaise. Il sonne faux. A Bad Bertrich, les enfants de la patrie sont helvétiques.