Les Mondiaux de cyclisme n'ont de planétaire que l'appellation. Le maillot arc-en-ciel réservé au vainqueur a longtemps fait rêver les plus prestigieux champions. Aujourd'hui, bien plus que le couronnement d'une carrière, ladite tunique représente pour des coureurs plus ou moins obscurs un bon moyen de se révéler au grand public, comme cela avait été le cas pour l'Espagnol Igor Astarloa l'an passé à Hamilton. Comme ses devancières, l'édition 2004 de la course en ligne masculine, ce dimanche à Vérone, est boudée par la plupart des ténors.

A une époque de l'année où bien des athlètes sont déjà au garage, attendant en pièces détachées l'indispensable service de révision hivernal, nulle trace, par exemple, de Lance Armstrong, Roberto Heras, Alessandro Petacchi ou Andreas Klöden sur les routes. Auréolé d'un or olympique à l'éclat douteux, Tyler Hamilton pédale, quant à lui, sur un autre terrain, à la poursuite d'un honneur souillé par ses récents contrôles positifs. Et plusieurs autres, comme Jan Ullrich ou Santi Perez, deuxième de la dernière Vuelta, ont évoqué des problèmes de tuyauterie pour justifier leur absence. Certains estomacs ont visiblement du mal à digérer le régime «imposé» aux professionnels de la selle. Bizarre: le jus d'orange et les pâtes au blé dur ne présentent pourtant pas, a priori, un profil trop hostile aux organismes.

Pendant ce temps-là, à Vérone, des luttes intestines d'une tout autre nature assurent le spectacle hors bitume. Par bonheur, les Italiens, qui possèdent un sens aigu de la mise en scène et de la dramaturgie, ont fourni matière à polémique. Sur fond de bisbille larvée entre Gilberto Simoni, outré de ne pas avoir été retenu au sein de la Squadra Azzurra, et Paolo Bettini, la star chouchoutée, les choix du sélectionneur Franco Ballerini font couler beaucoup d'encre et de venin. Et l'exclusion de Dario Cioni, remplacé au pied levé par Franco Pellizotti parce que son taux d'hématocrite n'a pas paru d'une moralité absolue, vendredi lors du contrôle sanitaire préventif de la Fédération transalpine, n'aura sans doute pas apaisé les esprits.

Assailli par les tracas, implorant le succès de ses troupes histoire de pouvoir étayer ses choix a posteriori, Ballerini a tout de même été amputé d'une belle épine au pied: Davide Rebellin ne prendra pas le départ. Lui non plus. Le natif de Vérone a été évincé de la sélection italienne, officiellement parce qu'«on ne peut pas avoir que des leaders au sein de l'équipe» – dixit Ballerini –, officieusement parce que son implication dans un procès en cours à propos de faits de dopage remontant au Giro 2001 fait un peu tache aux yeux de sa Fédération. Rebellin a pourtant tout fait pour pouvoir s'aligner sur ses terres.

Non retenu pour les Jeux d'Athènes, craignant de subir le même sort pour ces Mondiaux, il s'est fait fabriquer une seconde nationalité en l'espace d'un mois, avec la célérité qui le caractérise et la bénédiction des autorités argentines. Appuyé dans sa démarche par l'Union cycliste internationale (UCI), l'actuel leader de la Coupe du monde – devant Bettini – aura finalement perdu sa course contre la montre, butant sur un point du règlement. Auteur du triplé Amstel Gold Race, Flèche wallonne, Liège-Bastogne-Liège le printemps dernier, Rebellin n'a pu présenter physiquement et dans les temps, soit jusqu'à vendredi midi, son nouveau passeport. Fax et photocopies en provenance de Buenos Aires n'y ont rien changé.

«Je recevrai certainement le document lundi», se lamente l'intéressé de 33 ans, pour qui le temps travaille dans le mauvais sens. «Il s'agit d'une tragédie humaine», ajoute très sobrement l'Allemand Hans-Michael Holczer, manager du coureur au sein de l'équipe Gerolsteiner. Une «tragédie» qui fera beaucoup de déçus parmi les supporters locaux, qui apprécient au plus haut point cet homme pieux et posé dans la performance, et qui avaient déjà sorti les banderoles «Grazie Argentina». Certains menacent désormais de protester en perturbant la course de dimanche. Aucune doléance n'émanera, en revanche, de Franco Ballerini, qui ne risque plus l'humiliation de voir triompher celui dont il n'a pas voulu sous le maillot d'un autre pays.

Cet épisode rocambolesque mis à part, on s'ennuie un peu dans le microcosme du boyau. Alors, pour tuer le temps, on discute. On s'agite. On empoigne un dossier très chaud – rien de tel que de se brûler les doigts pour avoir le sentiment d'exister. C'est ainsi que les organisateurs respectifs des trois plus grands Tours – France, Italie, Espagne – et les pontes de l'UCI débattent à bâtons rompus sur le «Pro Tour». Les premiers reprochent aux seconds de se comporter en dictateurs et de négliger l'aspect sportif des choses concernant ce futur circuit professionnel, appelé à entrer en vigueur dès janvier 2005 et qu'ils menacent de boycotter. De séance en réunion, on ne tombe pas d'accord et on en vient presque à oublier que ce dimanche en fin d'après-midi, un cycliste décrochera à Vérone un fameux titre de champion du monde.