A Séville, il fait quasiment frais pour la saison: 27 degrés à l'ombre vendredi à 16 heures… La moitié des 700 000 habitants de la ville, enfermés dans des immeubles climatisés, finissent leur sieste en écoutant les dernières nouvelles du championnat espagnol de football, qui reprend ce week-end. Le FC Séville a rejoint cette année le vieux rival du Betis en première division, et les débats de comptoir de bistrot ont déjà repris. Autour du tout nouveau stade Olympique, un bijou de 145 millions de francs suisses et de 58 000 places, construit dans l'espoir d'obtenir les Jeux olympiques d'été de 2008, l'agitation est bien visible. Des ouvriers mettent la dernière main à une tribune. Les dernières grues viennent de disparaître. «Ici, rigole le chauffeur de taxi, on fait tout à la dernière minute.»

Ici, surtout, on s'apprête à inaugurer les septièmes championnats du monde d'athlétisme, dans une ambiance forcément troublée par les récents cas de dopage. Après la cérémonie d'ouverture de vendredi, près de 2000 athlètes tenteront, jusqu'au dimanche 30 août, de convaincre les médias et le public de parler avant tout de sport. Mission difficile. Car, si ces Mondiaux sont ceux de tous les défis et de tous les pays, ils seront aussi ceux de tous les doutes et de toutes les absences.

Les Mondiaux de tous les doutes

Les cas de dopage de Sotomayor, Christie et Ottey ont secoué le milieu. A Séville, dans les coulisses du stade Olympique, on évite soigneusement d'évoquer le fond du problème à haute voix, afin de préserver le rêve et l'intérêt spor-

tif de ces Mondiaux. Mais le malaise est palpable (lire Le Temps du 19 août). «Off», sous couvert de l'anonymat, plusieurs athlètes et dirigeants dénoncent aujourd'hui «la mentalité de dopage qui règne dans l'athlétisme».

Car les enjeux – et la tentation – sont toujours plus importants. Depuis quelques années, l'athlétisme est entré de plain-pied dans l'ère du sport-business. Sous l'impulsion de Primo Nebiolo, le puissant président de la fédération internationale, des primes en argent ont remplacé il y a deux ans les traditionnelles voitures de luxe qui récompensaient les vainqueurs des Mondiaux. Cette année, les médaillés se partageront 5,22 millions de dollars (7,8 millions de francs suisses): 60 000 dollars pour une première place, 30 000 pour une deuxième, 20 000 pour une troisième. La Golden League – réunion des quatre, puis des sept plus grands meetings du monde –, qui a vu le jour en 1998, récompense de 1 million de dollars à la fin de la saison le (ou les) vainqueur(s) de tous ces meetings. Les droits TV ont explosé. Depuis le siège de Monaco, Primo Nebiolo (76 ans) fait la pluie et le beau temps. Vexé par la défaite de ses compatriotes romains dans la course aux JO 2004, il a notamment montré son pouvoir en jouant un rôle capital en coulisses dans la victoire de Turin 2006.

En matière de lutte contre le dopage, la fédération internationale dépense chaque année 1,1 million de dollars. Mais les contrôles – même sanguins – ne parviennent pas encore à déceler les produits les plus redoutables. Et certaines fédérations nationales freinent des quatre fers. Dans ce contexte, chaque performance sera désormais nimbée de doutes.

Les Mondiaux de tous les défis

Comme la plupart des sports, l'athlétisme se nourrit de défis individuels, d'aventures extraordinaires. Carl Lewis a réussi en 1984 l'un des exploits les plus marquants aux Jeux de Los Angeles: quatre médailles d'or (100 m, 200 m, 4 x 100 m et longueur). Avides de reconnaissance, dans un pays où l'athlétisme stagne à l'ombre des sports vedettes que sont le football américain, le basketball, le baseball et le hockey sur glace, ses petits frères et sœurs américains tentent de marcher sur ses pas. A Séville, Marion Jones veut devenir la première femme à signer un quadruplé lors d'un championnat

du monde, sur 100 m, 200 m,

4 x 400 m et à la longueur. Maurice Greene, l'autre grande star du sprint, en vise trois: 100 m, 200 m

et 4 x 100 m. Quant à Michael Johnson, il cherchera à ravir le record de titres mondiaux à Lewis

(8 succès) en s'imposant sur 400 m et 4 x 400 m.

Les Mondiaux de tous les pays

1952 participants. 205 nationalités. Jamais une compétition d'athlétisme n'avait accueilli autant d'athlètes et de pays. Pour

la première fois dans un championnat du monde, deux disciplines féminines en développement figurent aussi au programme: la perche et le lancer du marteau. Preuve que le Dr Nebiolo et les dirigeants de l'athlétisme mondial poursuivent leur travail d'expansion, aidés en cela par la technologie minimale que requiert l'athlétisme: pas de vélos carénés, pas de skis taillés, pas de combinaisons censées améliorer le taux de pénétration dans l'air comme dans certains sports.

Dans ce monde, l'Europe domine clairement sur le plan économique. La fédération internationale est installée à Monaco, les sept meetings de la Golden League (Oslo, Rome, Paris, Monaco, Zurich, Bruxelles, Berlin) se disputent sur le Vieux Continent, les sponsors et le public mordent à l'hameçon. Mais les Africains disposent d'un formidable réservoir de coureurs de fond et de demi-fond. Dans des pays où la course à pied est souvent le moyen de transport le plus courant, les managers et les grandes marques d'articles de sport occidentaux s'arrachent aujourd'hui les talents qui perpétueront la domination africaine sur les moyennes et longues distances.

Les Américains, eux, continuent de régner sur le sprint. L'Australie nourrit quelques espoirs de médaille en attendant

les Jeux de Sydney l'an prochain. Seule l'Asie fait figure de parent pauvre: New Delhi s'est retiré de la course aux Mondiaux 2001 – finalement attribués à Edmonton

– et les performances se font

rares depuis la mystérieuse disparition des sommets des Chinoises, victorieuses de trois titres mondiaux de fond en 1993, mais soupçonnées de dopage. Pour remédier à cette situation, Primo Nebiolo envisagerait d'encourager une candidature asiatique pour 2003.

Les Mondiaux de toutes les absences

A l'heure de l'ouverture de son conclave bisannuel, le petit monde de l'athlétisme a des allures de sanatorium. Marie-José Pérec se remet péniblement d'une mononucléose. Sergeï Bubka, Donovan Bailey et Moses Kiptanui soignent leurs tendons. Heike Drechsler a renoncé pour une douleur au mollet gauche. Ato Boldon s'est fait un claquage à une cuisse. Sonia O'Sullivan et Ana Fidelia Quirot sont en congé maternité. Le décathlonien Dan O'Brien sera absent en raison d'une blessure à un pied qui l'a empêché de participer aux sélections américaines. Javier Sotomayor, pincé pour usage de cocaïne, souffrirait quant à lui… d'une hernie discale, tandis que Merlene Ottey a préféré renoncer après l'annonce de son contrôle positif.

Bref, les Mondiaux sévillans sont décimés. Un hasard? Les plus sceptiques diront que cette hécatombe doit bien cacher quelque chose. Les optimistes rétorqueront que les corps surexploités des athlètes sont des mécaniques fragiles, et que la plupart de ces blessures datent de plusieurs mois. Finalement, les purs et durs se consoleront en imaginant que toutes ces blessures pourraient valoir des Jeux de Sydney extraordinaires: tous les absents voudront y prendre leur revanche.