Quand la nuit tombe sur Cortina d'Ampezzo, la piste Olympia delle Tofane s’éclaire. Du village, le spectacle de ce serpent de lumière tapi entre les roches sédimentaires des Dolomites est magnifique. Mais il n’y a pas grand monde pour l’admirer. A 22 heures, le couvre-feu claquemure chacun chez soi.

La station italienne est parvenue à sauver ses Championnats du monde de ski alpin malgré une situation encore tendue sur le front de la pandémie, doublée d’une crise politique nationale. Mais impossible de célébrer les médailles au son de la traditionnelle schlager du Cirque blanc ou de noyer les déceptions dans la grappa. On dispute les courses, là-haut sur la montagne, et c’est à peu près tout.

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Les premiers chiffres d’audience montrent que les téléspectateurs n’y voient que du feu. C’est pour eux, ou plus exactement pour ménager les contrats de diffusion, que les grands événements sportifs se démènent pour exister. Mais leurs promesses de retombées économiques pour les régions qui les accueillent, elles, sont intenables. Car au-delà des compétitions qui se tiennent presque comme si de rien n’était, toute la vie est comme suspendue.

Affaires moroses

Lisbonne n’a pour ainsi dire pas remarqué que la phase finale de la Ligue des champions se déroulait dans ses stades. La France a à peine senti le frisson du Tour parcourir son territoire. Et les Mondiaux de ski se déroulent dans un pays qui n’a pas le droit de skier.

A Cortina d'Ampezzo, les remontées mécaniques ne tournent que pour acheminer athlètes et officiels sur leur lieu de travail. Le domaine n’a pas ouvert de l’hiver. Cela aurait dû être le cas dès ce lundi 15 février, mais le gouvernement a changé d’avis la veille. «On parle maintenant du 5 mars. A quoi cela servira-t-il d’ouvrir le 5 mars? Autant dire que la saison est fichue», se désespère Gianfranco, gérant d’un magasin de sport du centre.

Au mois de février s’enchaînent normalement le carnaval et […] les vacances à la neige des Italiens. Nous devrions actuellement vivre une période de folie

Francesco Corte Colo, responsable pour la francophonie de Cortina Marketing

Ces jours, peu de clients poussent la porte de sa boutique, qui brade pourtant une bonne partie de ses équipements haut de gamme à 50%. «Qui va venir acheter un casque ou une protection dorsale alors que ce n’est pas possible de faire du ski ou du snowboard? Par rapport à l’hiver dernier, mon chiffre d’affaires a chuté de 90%.»

Quelques centaines de mètres plus loin sur le Corso Italia, principale artère marchande et piétonne du centre-ville, constat identique au bureau des guides de montagne. «Il y a bien sûr une forte tendance au retour à la nature, et nous avons pas mal de gens du coin qui veulent essayer le ski de randonnée faute de pouvoir aller sur les pistes, note Irène, qui distille ses renseignements avisés depuis vingt ans. Mais actuellement, il nous manque la clientèle étrangère, et même italienne, puisque les habitants ne peuvent voyager d’une région à l’autre.» Elle estime sa baisse d’activité de 40 à 60% en comparaison d’une saison habituelle.

Tant pis pour le carnaval

La tenue des Mondiaux de ski ne change rien aux affaires. «S’il y avait eu 20 000 ou 30 000 spectateurs pour les courses et qu’ils étaient venus en ville après, là, on aurait travaillé, glisse Gianfranco Gerardi. Mais comme il n’y a pas de public… Regardez les rues! Elles sont vides.» N’exagère-t-il pas un peu? Jusqu’à 18 heures et leur fermeture contrainte, les cafés bourdonnent et pas mal de monde flâne malgré le froid sur le Corso Italia. «C’est la première fois que vous venez à Cortina, pas vrai? Vous n’imaginez pas ce que c’est en temps normal.»

Francesco Corte Colo aide volontiers à se représenter le tableau, dans un français parfait entretenu depuis ses six mois d’études à Genève. «Au mois de février s’enchaînent normalement le carnaval et la settimana bianca, les vacances à la neige des Italiens, explique le responsable pour la francophonie du service de promotion Cortina Marketing. Nous devrions actuellement vivre une période de folie. Là, avec les Championnats du monde, les hôtels travaillent bien pendant trois semaines, les restaurants un peu aussi, mais il est clair que nous sommes loin des attentes.»

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Alors on se console avec les souvenirs d’un été 2020 faste au sortir du confinement. On se convainc que la pandémie n’est qu’une parenthèse désagréable dans l’histoire prospère de Cortina d'Ampezzo, cette enclave de luxe au milieu des sommets où, dit-on, la citadine s’affiche en manteau de fourrure plus volontiers qu’ailleurs. Et puis un peu partout, on se dit que si les Championnats du monde ne constituent pas la fête escomptée, ils sont tout de même bienvenus.

Dans son échoppe où les chaussettes fantaisie côtoient les assiettes peintes et les sculptures en bois, une commerçante dit ne pas s’intéresser au ski. Du tout. «Mais cet événement est très bon pour la station! Le monde entier nous observe!»

Les JO pour fédérer

C’est aussi l’avis de Francesco Corte Colo. «La publicité est excellente, surtout quand on considère qu’actuellement, beaucoup de gens ne peuvent pas profiter des montagnes comme ils le souhaitent. Alors ils les regardent à la télévision, et c’est Cortina qu’ils voient.» En plus, note le jeune homme, ils admirent les falaises escarpées et les pentes enneigées, pas les hôtels chics ou, oui, les fameux manteaux de fourrure qui entretiennent les clichés. «En Italie, l’image de la station huppée tout à l’exagération des années 1980 est encore très forte. Nous essayons aujourd’hui de montrer qu’elle est aussi une base idéale pour pratiquer de nombreuses activités d’extérieur.»

Les grands événements sportifs y contribuent de manière efficace. Ce n’est pas pour rien que la localité a accolé son nom à celui de Milan en vue des Jeux olympiques 2026, dont le Valais n’a pas voulu. «Ici, les sondages montraient que 70 à 80% des locaux étaient favorables à la candidature, rappelle le responsable marketing. Depuis l’édition 1956, les JO font vraiment partie de l’identité de Cortina. Les anciens ont envie de les revivre, les plus jeunes de les découvrir.»

Comme les Mondiaux de ski alpin, les Jeux olympiques promettent de fédérer les habitants autour d’un projet commun, avec des emplois à la clé et, cette fois, tout le monde l’espère, des retombées économiques plus substantielles pour l’économie.

Au bureau des guides, Irène fait la moue. «Il y a quand même un problème. Ces dernières décennies, notre village n’a pas changé mais les manifestations sportives, elles, n’ont cessé de grandir. Sont-elles encore adaptées à nos infrastructures, notamment routières? Je n’en suis pas sûre. En tout cas, les organisateurs devront trouver des solutions pour que les JO ne créent pas un chaos au niveau du trafic.» Elle marque une pause. Et semble presque se réjouir du moment où Cortina n’aura plus que ce genre de soucis à gérer.