«Une très grande dame», pour l’éditeur Pierre-Marcel Favre. «Une chieuse», d’après un entrepreneur vaudois soucieux de son anonymat. D’autres ne rappelleront pas, ou esquivent en prétextant l’avoir seulement croisée à Lausanne. Trente ans après, le cas de «la Berlioux» divise une ville qui n’a pas oublié le passage au Comité international olympique (CIO) de cette femme d’exception.

Avant de devenir l’inflexible patronne du CIO, Monique Berlioux fut la reine du 100 m dos. Elle remporte à 12 ans le premier de ses 40 titres nationaux, gagne les championnats d’Angleterre dans une eau à 13 degrés. Le caractère, déjà. Durant la guerre, elle se signale par le port ostensible de l’étoile jaune, bien qu’elle ne soit pas juive. Plus discrètement, elle traverse la Meuse à la nage pour porter des messages à la Résistance.

Ses premiers rendez-vous avec l’olympisme sont ratés. Les Jeux de 1940 et 1944 sont annulés, elle est affaiblie par une opération de l’appendicite en 1948 à Londres, elle refuse de prendre part à ceux d’Helsinki en 1952, parce qu’on lui refuse des bons alimentaires. Le caractère, encore. A 26 ans, elle laisse la gloire à sa mère, Suzanne, qui entraîne la célèbre Kiki Caron.

Elle réapparaît dans les années 60 au secrétariat du Ministère de la jeunesse et des sports. En 1967, le secrétaire général du CIO, ­Johann Westerhoff, l’engage comme responsable de la presse et des relations publiques. Lorsque le Néerlandais démissionne en 1969, Monique Berlioux lui succède, avec le titre de directeur.

Dans le livre que l’historien Pierre Morath a publié en 2000 sur Le CIO à Lausanne (Editions Cabédita), elle décrit les détails de sa nomination. «Le CIO était un club de vieux aristocrates misogynes qui ne pouvaient imaginer qu’une femme soit à la tête de l’organisation. Après Westerhoff, ils ont bien cherché un directeur, mais ils ne l’ont pas trouvé. Ils m’ont alors confié le poste à l’essai et je n’ai été officiellement nommée directeur qu’en 1971!» Elle dit bien «directeur» et non «directrice» parce que, soutenait-elle, «si c’est «directrice», on m’imposera bien vite un directeur».

D’abord réticent, le président Avery Brundage loue sa loyauté, sa rigueur et son efficacité à réorganiser le CIO. L’administration compte alors douze employés. Ils sont vingt en 1972 lorsque Lord Killanin succède à Brundage. L’Irlandais paraît dubitatif, mais comme il veut demeurer à Dublin, il envoie très vite copie de tous ses courriers à Monique Berlioux à Lausanne. «Tout au long des années 70, son influence s’accroît, écrit Pierre Morath, au point que c’est elle qui finit par négocier tous les contrats du CIO, et en particulier ceux en relation avec les droits de télévision! A Lausanne, elle dirige son staff (très majoritairement féminin) avec une omnipotence presque dictatoriale, ce qui vaut au secrétariat de connaître un impressionnant roulement de personnel et à madame le directeur de ne pas se faire que des amis.» Aujourd’hui, un proche du CIO de l’époque estime toutefois qu’«avec une petite équipe de 27 personnes, le travail qu’elle a accompli est remarquable».

Avec Lausanne, les relations sont froides. La Française ne comprend pas ces Vaudois si peu reconnaissants d’avoir le CIO dans leur petite ville. Les élus voient surtout une femme avide de pouvoir, qui se voudrait traitée comme une diplomate. «J’étais municipal à ce moment-là. On mangeait avec le CIO une à deux fois par an, mais on ne savait pas très bien ce qui s’y passait, ni pourquoi il y avait un président et un directeur», se souvient Jean-Claude Rochat.

L’assurance de cette Parisienne, qui porte des carrés Hermès et des bijoux Cartier et qui rentre souvent le week-end à Paris «pour respirer», agace. «Vous travaillez ici et votre mari est à Paris! Mais qui va lui repasser ses chemises?» lui demande le secrétaire municipal. A Mon-Repos, elle se heurte à un concierge qui ferme les bureaux de midi à 14 heures. Au château de Vidy, elle bataille pour déloger le gardien, qui occupe tout l’étage.

Ses tentatives pour faire reconnaître le statut international du CIO achèvent de glacer l’ambiance. Forte de ses appuis parisiens – le maire de la ville Jacques Chirac, l’ancien ministre des Sports Maurice Herzog –, elle fait longtemps planer la menace d’un départ du CIO pour Paris.

A l’été 1978, Los Angeles souhaite savoir comment le CIO accueillerait une candidature privée. Avec bienveillance, répond Monique Berlioux, sans en avoir référé au président Killanin. Depuis Londres, celui-ci organise un démenti mais Berlioux insiste. Bien lui en a pris. Montréal 1976 avait été un fiasco, Moscou 1980 fut boycotté par la moitié du monde, personne ne se bouscule pour organiser les Jeux de 1984. L’olympisme moderne joue sa survie à Los Angeles. C’est un triomphe, et le début de l’âge d’or. Elle n’en verra pas la couleur.

En 1980, Monique Berlioux a commis une erreur fatale en soutenant la candidature de Juan Antonio Samaranch, alors ambassadeur d’Espagne en URSS, contre celle du Suisse Marc Hodler. Elle craint que le Grison ne soit un président trop présent à Lausanne. Elle ne sait pas – il s’est bien gardé de le lui dire – que le Catalan a décidé de venir s’installer à Lausanne. «Samaranch s’était très bien préparé, souligne Jean-Claude Rochat. Il avait une stratégie bien établie, estimait que le CIO devait s’établir définitivement à Lausanne, et pour cela s’est entouré de beaucoup de Suisses.»

Le nouveau président rétablit le contact avec les autorités locales. Le président du comité d’organisation de Los Angeles, Peter Ueberroth, qui se plaignait de ne ­jamais pouvoir joindre Lord Killanin sans passer par Monique Berlioux, parle directement et quotidiennement avec Juan Antonio Samaranch. Monique Berlioux est furieuse. Selon Pierre Morath, «le CIO nage en plein roman d’espionnage, chacun s’accuse mutuellement de dissimuler des micros dans les bureaux». «Parfois l’ambiance était un peu lourde, euphémise Jean-Claude Rochat. Elle avait notamment interdit à son secrétariat de partager la table du secrétariat du président.»

Le contrat de Monique Berlioux court jusqu’aux Jeux de Séoul en 1988 mais elle est poussée à la démission en 1985. Elle entre alors au cabinet de Jacques Chirac et guide la candidature de Paris pour 1992. Une erreur de casting; les membres du CIO ne l’ont pas oubliée. Alors elle disparaît, se retire dans les Deux-Sèvres, écrit des livres très critiques sur le CIO dans les années 30 et continue de nager trois fois par semaine, entre 800 et 1000 mètres, jusqu’à 90 ans.

En 1996, un rapport de la Stasi rendu public par la Berliner Zeitung déclare que Monique Berlioux a reçu 7,3 millions de dollars du CIO en échange de son silence. Les deux parties démentiront la somme, pas la transaction. De fait, elle ne s’est jamais exprimée publiquement sur ses seize ans de règne au CIO. Les seuls d’une femme, qu’il fallait appeler «Madame le directeur».