Ils n'étaient plus que cinq mille, dimanche, au chevet du Lausanne Hockey Club. Cinq mille spectateurs pour suivre un combat d'arrière-garde, à se demander s'ils devront encore patienter, encore pardonner. Que n'avait-on pas espéré de cette saison? Dans la capitale vaudoise, le LHC et sa ferveur populaire, le hockey qui souffle le show et l'effroi promettaient d'éclipser le football pour de bon. Or, le phénomène s'estompe. Déjà.

Après une saison où, tout à son enthousiasme débordant, il avait tourné en bourrique le collège des pronostiqueurs, le LHC opère aujourd'hui un repli vers l'ordinaire, une attitude timorée et fataliste. Il fut un néo-promu effronté et héroïque, dont la presse alémanique s'était entichée. Le voilà décrit comme une bande de charlots bonne à claudiquer de défaites en défaites. Bien sûr, il y a des blessés, des étrangers cabochards, et des limites largement avérées. Mais il y a aussi l'autre analyse. Celle qui consiste à stigmatiser des transferts proches du braconnage, dans le plus pur style d'un management sportif (recrutement, formation) miné de longue date par des passations de pouvoir intempestives et une gestion à la petite semaine.

Ici règne la politique du coup par coup. Incomparable Lausanne HC… Voilà un club qui a survécu à de nombreuses impérities, un club follement aimé, porté à bout de voix par ses supporters depuis un demi-siècle. Le palmarès est famélique, le passé houleux, mais le soutien populaire indéfectible. En février dernier, le LHC présentait la troisième affluence de spectateurs en Europe. Cet hiver, sur les travées dégarnies, fleurissent les calicots. La foule est repue d'excuses, fatiguée de voir son club mendier des laissés-pour-compte sur le marché des transferts.

A la tête de cette escouade de viennent-ensuite, l'entraîneur Mike McParland tombe peu à peu en disgrâce. Mais la vox populi lui préfère un autre coupable: Pierre Hegg, forain de métier, personnage ténébreux, péremptoire et inamovible, seul maître après Dieu au LHC. Cet homme doit sa prépondérance à quelques prêts accordés lorsque, au bord du dépôt de bilan, le club n'avait plus d'ami vers lequel se tourner. Le mécène s'est remboursé. Mais Lausanne lui doit encore beaucoup de ses heurs et malheurs. Résolu à faire l'économie d'un directeur technique – ce dont les transferts se ressentent par un manque total de cohérence, d'idée conductrice et… de renforts –, Hegg s'est mis en tête de mener lui-même les négociations. Pourquoi pas, au fond, vu la fermeté du gaillard? Si ce n'était sa profonde aversion pour la communication…

Son manque d'entregent et les aspérités de sa personnalité ont occasionné quelques échecs cuisants. Dani Meier avait signé son contrat lorsque, au moment de régler les modalités, Hegg a refusé de payer les frais d'avocat. Gaëtan Voisard avait donné son accord lorsque, subitement, le même Hegg lui a proposé de court-circuiter son agent, non sans égratigner au passage la vile corporation. Pas de chance, ledit agent était aussi un vieil ami du joueur… A l'instar de nombre de ses prédécesseurs, Hegg a également acquis la certitude que tous les hockeyeurs du pays, forts ou faibles, rêvaient de venir à Lausanne pour la beauté du lac. Partant, les négociations prennent parfois, souvent, ce tour-là: «A Servette, on m'a convoité comme si l'avenir de l'équipe dépendait de moi. A Lausanne, j'ai eu l'impression qu'on me faisait une fleur en songeant à moi», témoigne un joueur international.

Au temps de ses discrètes largesses, Pierre Hegg restait camouflé sous le pseudonyme de «Mister X». Il a renoncé à son anonymat pour embrasser de nouvelles responsabilités, et jamais, depuis, le LHC n'est parvenu à s'affranchir de ce bienfaiteur encombrant. Lors des vingt derniers mois, six personnes ont démissionné du conseil d'administration, la moitié au moins pour incompatibilité d'humeur. Aujourd'hui encore, un groupuscule d'investisseurs s'escrime en secret à une prise de pouvoir. Mais Hegg tient bon, confortablement assis sur un gros paquet d'actions (à peine moins de 50% selon un ancien dirigeant).

Histoire de communiquer avec le monde extérieur, le CA a voulu s'offrir un président affable et causant. Las, le politicien Maurice Meylan est une erreur de casting: trop détaché pour contester les prérogatives de Hegg, trop peu au fait des us et coutumes du hockey pour être pris au sérieux; pas si bavard en définitive. N'en reste pas moins cet étrange paradoxe: Hegg a secouru le club lorsqu'il était à l'article de la mort, il l'a hissé en LNA et les comptes sont équilibrés depuis plusieurs années. Or, cet homme est probablement le dirigeant le plus mal aimé de toute l'histoire du LHC.