La météo quasi-hivernale de ce premier vendredi d'octobre cloue momentanément les équipages de D35 à terre, contraints à patienter dans les salons cossus du palace lausannois. Le vent est trop généreux en cette première journée d'un Grand Prix en forme de point d'orgue. Un Grand Prix Beau-Rivage qui, cette année, a renoncé à la formule qui consistait à inviter des «stars» de la voile à la barre de ces multicoques lémaniques. Pour la simple et bonne raison que ces marins de renom sont devenus des habitués. Plusieurs d'entre eux ont pris l'abonnement annuel. C'est le cas d'Alain Gautier, le skipper de Foncia, un fidèle du circuit. Perché sur un tabouret du bar, le Breton livre ses impressions lacustres. Tout en tendant l'oreille vers le comité de course. Ce dernier décidera finalement à 15h d'envoyer les troupes sur l'eau.

Le Temps: Quel bilan tirez-vous de votre troisième saison de D35?

Alain Gautier: Nous avons progressé en trois ans, mais les autres aussi. On sent que le niveau monte. Alinghi a sorti la grosse artillerie cette année. En ce qui me concerne, je prends toujours autant de plaisir à naviguer. C'est un bonheur de régater sur ces bateaux et le plan d'eau est magnifique. Je suis très heureux de cette troisième saison. J'aurais bien aimé être plus près d'Alinghi [Foncia est deuxième du général derrière Alinghi], voire devant eux au classement final. Mais j'estime que nous pouvons être fiers de notre saison.

- Vous parlez d'un plan d'eau magnifique et difficile à la fois...

- Il est magnifique sur le plan esthétique. J'aime beaucoup ce mariage de la montagne, de l'eau et de la verdure. C'est splendide. Sur le plan de la navigation pure, le lac est complexe et parfois imprévisible. Mais quoi qu'on en dise, ce sont souvent les mêmes qui sont devant. C'est la preuve que ce n'est pas si aléatoire que ça. Il faut être très vigilant, à l'affût de tout, sur ce lac. C'est ça qui le rend intéressant.

- Le Léman a la réputation de manquer de vent.

- Cette année, la seule journée qui a été annulée, il y a quinze jours à Versoix, c'est parce qu'il y avait trop de vent!

- Parlez-nous de ce bateau, de ce D35 qui séduit les grands skippers de multicoques.

- C'est un bateau fin et complexe. Le D35 est plus pointu, par exemple, que l'Xtreme 40 [catamaran inshore]. C'est vraiment un plaisir de naviguer à son bord.

- La flotte va s'agrandir l'année prochaine. Avec l'arrivée du bateau de Stève Ravussin et, probablement, celui de Pascal Bidégorry. Est-ce que vous continuez?

- Le voilier Foncia sera présent en 2009. La société trouve un intérêt commercial à cette présence en Suisse. Je ne sais pas encore si j'en serai le skipper. Cela dépendra de mon planning qui n'est pas encore définitif. Nous sommes en attente de pas mal d'éléments concernant la Coupe de l'America [Alain Gautier a été engagé comme consultant par Alinghi en vue de l'hypothétique duel en multicoques avec Oracle]. C'est une bonne chose qu'il y ait deux nouveaux bateaux. Mais il ne faut pas que cela devienne trop professionnel et altère l'ambiance qui est vraiment bonne et fair-play.

- Comment expliquez-vous le succès grandissant de ce circuit?

- La qualité du bateau joue un grand rôle. S'il n'était pas aussi agréable, les marins ne viendraient pas. Par ailleurs, le plan d'eau, comme je l'ai déjà souligné, est magnifique et je ne suis pas le seul à le dire. Et puis, le fait qu'Alinghi soit là, que des gens comme Loïck Peyron y participent depuis le début, ça a ouvert la voie et montré que le niveau était élevé. Et relativement homogène. Car les amateurs qui sont là sont des gens qui naviguent en multicoques sur le lac depuis de nombreuses années.

- Stève Ravussin se dit très déçu du fait qu'en France, le projet d'un circuit monotype de multicoques peine à voir le jour...

- Je le regrette aussi. J'étais un des premiers à défendre l'idée de la monotypie. Mais je pense que le projet des Mod 70 [avorté faute d'acquéreurs suffisants] était un peu précipité. Il fallait laisser le temps aux «vieux» bateaux, les 60 pieds open, de terminer leur vie et monter un projet après la Route du rhum 2010. De plus, les Mod 70 étaient trop chers. Un monotype doit être synonyme de réduction des coûts, or ce n'était pas le cas. Je suis persuadé que le multicoque océanique vivra à nouveau de belles heures dans les prochaines années. Parce qu'il y aura trop de monde sur le Vendée Globe et donc des déçus en monocoques. Si on parvient à faire un bateau intelligent, ça attirera du monde et des étrangers, notamment de riches propriétaires. Quand on voit l'argent qui est dépensé dans les TP52 [classe de grands monocoques de propriétaires], on se dit que pour le même prix on pourrait avoir un multicoque de 60 ou 70 pieds monotype qui aurait une autre gueule. Le TP52 est un très beau bateau, mais les gens qui ont vu naviguer des mutlicoques en Grand Prix savent que c'est plus excitant.

- Stève Ravussin dit que les projets capotent parce qu'en France, chacun voit midi à sa porte.

- Je ne pense pas que ce soit lié à la mentalité française, mais à la navigation en solitaire - spécialité tricolore - et à l'individualisme qui en découle. C'est évident que cela a ses effets pervers. C'est pour ça que l'avenir pourrait passer par des propriétaires étrangers.

- Vous évoquez le Vendée Globe. Vous avez été nommé consultant sécurité. Avez-vous des craintes pour cette édition à venir?

- Je suis effectivement un peu inquiet. Pour plusieurs raisons. D'abord, ils seront 30 au départ, ce qui est énorme. Or, comme le niveau est plus élevé, ils vont forcément se tirer davantage la bourre. Par ailleurs, les bateaux sont devenus de plus en plus puissants et complexes. Et enfin, il y a beaucoup plus d'icebergs à la dérive qu'il y a quatre ans. Il y a donc une part d'inquiétude évidente.