La météo change vite en montagne. L’atmosphère aussi. Comme pour profiter des dernières gouttes d’une liqueur exquise, les adeptes de randonnée se sont retrouvés en masse ce samedi à Arolla. Alors que le silence régnait sur Evolène, sa voisine, la station du fond du val d’Hérens jouissait d’une ambiance électrique. Profiter tant qu’on peut semblait être le maître mot du week-end.

Pourtant en ce début de week-end, le village de quelque 50 habitants hors saison essuyait déjà les conséquences de deux décisions. Non seulement pour faire face au Covid-19, ses remontées de ski comme celles des autres stations suisses ont subitement dû cesser de faire tourner leurs mécaniques samedi, mais la fameuse Patrouille des glaciers dont la bourgade est le centre névralgique a été annulée. Ce samedi, Arolla n’en avait pas l’air mais elle était en deuil.

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Le soleil pour oublier

«En tout cas, un quart du chiffre d’affaires des remontées part en fumée», soutient Basile Bournissen, le responsable de la sécurité pour le vallon d’Arolla, contacté lundi par téléphone. Samedi, tous au village attendaient la suite des événements. «Pourra-t-on maintenir les magasins ouverts? Qu’en est-il des restaurants? Que faire des employés?» telles étaient les questions qui se posaient sur chaque terrasse. Quant au manque à gagner à venir, une fois évoqué, il engendrait des haussements d’épaules et des yeux levés vers le ciel. «Ça va être un désastre», répondait-on.

Le couperet a fini par tomber lundi, lord d’une conférence de presse du Conseil d’Etat valaisan sommant notamment autant les commerces non alimentaires et les restaurants de fermer d’ici à 18h30. Un délai jusqu’à mardi soir a été accordé aux hôtels et établissements d’hébergement. En attendant, samedi, on préférait toutefois noyer ses doutes et incertitudes dans un bain de soleil. Car faute d’espoir, au moins l’astre brillait.

«Les conditions sont excellentes, relève un skieur au visage bruni. Poudreuse en haut, neige de printemps en bas.» Tous les randonneurs à ski en ont d’ailleurs conscience. Leurs traces sillonnent la vallée de toutes parts. En début d’après-midi, tous revenaient sourire aux lèvres s’enquérir de l’avancée du virus au village. Ce jour-là, on en riait encore: «On était au moins 50 en haut de la Pointe Vouasson, rit une adepte de ski-alpinisme, pas idéal pour éviter de se transmettre le corona…»

Plus bas, le parking de l’Hôtel Aiguille de La Tza était plein. «Ces clients sont là depuis mercredi, on n’a pas pu leur dire de s’en aller», raconte lundi Jean-Paul Bornatici, l’exploitant des lieux, au téléphone. Son employé a toutefois tenu un décompte du nombre de personnes présentes dans la salle à manger de l’établissement durant tout le week-end.

Les cabanes ferment

L’hôtel situé à l’entrée du village pleurait samedi déjà l’annulation de la Patrouille des glaciers. «C’est comme perdre un mois d’affluence estivale, soutient le propriétaire. Sur l’année ça fait environ 15% du chiffre d’affaires. Sur l’hiver c’est colossal.» Au bout du fil, il poursuit: «Ce n’est déjà pas évident de tenir un restaurant en montagne. Là, la fermeture imposée sonne comme un coup d’assomme.» Car les restrictions suspectées sont arrivées lundi à la mi-journée. Et son établissement au même titre que ceux du canton du Valais devra fermer d’ici à mardi soir.

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Plus de 1000 mètres plus haut, à la cabane des Vignettes, le gardien Jean-Michel Bournissen vient de prendre sa décision: «On ferme aussi. Il faut être conséquent», soupire-t-il. Pour l’heure, il a décidé de maintenir les portes de son refuge closes jusqu’au 31 mars. La nouvelle, évidemment mauvaise, l’est d’autant plus qu’à une semaine près il aurait pu éviter de monter tous les ravitaillements nécessaires à la saison. Aujourd’hui, il réfléchit à la façon dont il pourra écouler toute la nourriture acheminée par hélicoptère il y a dix jours. «Tout cela représente près de 40 000 francs que je dois assumer moi-même», regrette-t-il.

Il n’est pas seul dans ce cas. Les unes après les autres, les cabanes de haute montagne prennent la même décision. Sur la haute route, dépendants les uns des autres, les gardiens ferment leur refuge à la chaîne. A contrecœur. Henri Chastellain n’est finalement pas monté dans son refuge et a donc renoncé à l’ouvrir la semaine passée. Le gardien de la cabane FXB Panossière avait vu la décision du Conseil d’Etat valaisan arriver. «Déjà vendredi, alors qu’on autorisait encore que 50 personnes soient réunies dans le même espace, je ne voyais pas comment faire, soutient-il. Nous n’avons pas d’eau courante pour nous laver les mains et même si j’enlevais une couchette sur deux, il n’y aurait pas assez de distance entre les gens pour que les règles d’hygiène soient respectées.»

Les guides ébranlés

Par ailleurs, sa clientèle, en majorité italienne, allemande et autrichienne, avait déjà commencé à décommander la saison à venir. «Ce ne sont pas les deux ou trois Suisses encore prévus qui allaient me permettre de tourner jusqu’à fin mai», ironise-t-il. Il rit, mais jaune. Et s’inquiète surtout pour ses collègues, les gardiens, mais les guides aussi.

Vendredi, les professionnels de la montagne, qu’ils soient guides, accompagnateurs en montagne ou moniteurs d’escalade recevaient l’autorisation de travailler à condition d’avoir au maximum six clients, un groupe autonome et de respecter les mesures d’hygiène. Mais dimanche, il a aussi été recommandé que leur activité soit exercée le moins possible.

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«Mon planning était plein jusqu’à fin avril. D’un jour à l’autre, je n’ai plus rien, confirme la guide Caro North. On a perdu près de la moitié de notre saison.» L’heure est à l’inconnu et depuis près d’une semaine les guides adaptent leur programme jour après jour, jusqu’à finalement se résoudre à annuler toutes les sorties prévues.

Certains évoquent avoir du mal à comprendre les différences de réglementation d’un canton à l’autre. «Je pourrais travailler à Leysin, mais pas à Arolla», sourit l’un d’eux, qui a souhaité rester anonyme. D’autres invoquent le bon sens, se disant avant tout concernés par la situation en tant que citoyens. Et tous ont été informés de la nécessité de minimiser les risques de blessure ou d’accident afin d’éviter la surcharge des hôpitaux.

A Arolla, en ce début de semaine, l’ambiance est tout autre. La saison hivernale a beau avoir été belle, le soleil généreux, la neige abondante, rares sont ceux qui s’en souviennent. Désormais, l’avenir incertain forme comme un épais brouillard sur les montagnes.