Football

A Monterrey, la fièvre du football

Pour la première fois de l’histoire du football mexicain, les deux clubs de la troisième ville du pays, Tigres et Rayados, ont disputé la finale du championnat. Plongée dans une ville qui voue un véritable culte au football

Cela fait maintenant deux ans et demi qu’André-Pierre Gignac défend les couleurs des Tigres, mais le Français ne s’est toujours pas accoutumé à la démesure de la ferveur locale. «Aujourd’hui, tout Monterrey a gagné», a-t-il déclaré dimanche soir, dans la foulée de la victoire des Tigres 2-1 sur le terrain des Rayados («les Rayés»). «Ici, les supporters des deux camps sont fous, et je ne crois vraiment pas qu’il y ait beaucoup d’autres villes dans le monde où le football se vive de cette manière.»

Au moment où Gignac prenait la parole après avoir soulevé son troisième trophée de champion du Mexique (tournois ouverture 2015, 2016 et 2017), les 51 000 fans des Rayados avaient déjà déserté leur somptueux stade à l’allure de vaisseau d’acier, qui n’a pas grand-chose à envier aux meilleures enceintes européennes. Trois jours plus tôt, pour la finale aller (1-1), 42 000 supporters des Tigres avaient saturé le plus vétuste mais tout aussi fervent Estadio universitario.

A Monterrey, troisième agglomération du Mexique, avec ses plus de cinq millions d’habitants, tous les matches de championnat se jouent à guichets fermés. Ce n’est pas le cas des «grands» du football mexicain, comme Chivas (Guadalajara) et América (Mexico). Samedi, 36 000 fans auriazules ont même assisté au dernier entraînement. «Je n’avais jamais vu ça», commentait également Gignac, qui, à 32 ans, touche plus de 4 millions de francs annuels.

Dépenser le cœur léger

Situé à deux heures trente de route des malls texans de McAllen, où ses habitants vont passer leurs jours fériés, Monterrey vit dans sa propre dimension. Selon plusieurs études, le PIB annuel par habitant s’y situe à plus de 20 000 dollars, largement au-dessus de la moyenne nationale. Pour acheter cinq places pour la finale retour, Javier Gamez, employé d’un bureau de comptabilité, a ainsi dépensé, le cœur léger, près de 400 francs. Davantage que le salaire médian d’un Mexicain, qui ne dépasse pas les 250 francs. «Ici, on naît Tigres ou Rayados, ce n’est pas comme dans le reste du pays, où ils soutiennent l’América ou Chivas», déclare-t-il, entouré de ses deux fils, d’un neveu et de sa femme.

«On est la grande ville du nord, une région désertique, enchaîne Sabalero, organisateur de la Adicción, la barra brava (groupe ultra) des Rayados. Ici, les gens sont très travailleurs, on ne fait rien à moitié, et cela se reflète aussi dans notre passion pour le football.» Au stade BBVA, la norme est de porter le maillot officiel de la saison en cours, dont le prix avoisine les 80 francs. Une haute consommation de merchandising qui rappelle les us des voisins du nord, supporters des franchises NBA, NFL ou LNB.

«Depuis le début des années 1990, Rayados et Tigres ont été des pionniers au niveau national en termes de marketing. Ils ont su valoriser leurs marques», explique Luciano Campos, auteur d’un ouvrage sur la Adicción et journaliste pour l’hebdomadaire d’investigation Proceso.

Sur le modèle américain

Ce fut l’amorce d’un cercle vertueux. Soutenues par de prospères multinationales – le brasseur Femsa, allié à Heineken, et également chargé de la mise en bouteilles des produits Coca-Cola dans toute l’Amérique latine, côté Rayados; l’entreprise de matériaux de construction Cemex, côté Tigres – les deux clubs de Monterrey sont aujourd’hui dotés des meilleurs effectifs du Mexique, et leurs recettes de billetterie inégalables, comme le consumérisme de leurs fans, leur permet d’investir davantage chaque année.

Dimanche, au coup d’envoi, seuls deux joueurs nés au Mexique étaient alignés par les Rayados, dont l’effectif est farci d’internationaux sud-américains: trois Colombiens, un Argentin (José Maria Basanta) et un Uruguayen (Carlos Sanchez). Côté Tigres, Gignac était entouré de l’international équatorien Enner Valencia, arraché à Everton pour près de 12 millions de francs, et d’Eduardo Vargas, international chilien qui évoluait à Hoffenheim jusqu’en janvier dernier.

La valeur totale de l’effectif dépasse très largement celle d’un club comme le FC Bâle, pourtant engagé en Ligue des champions.

San Pedro au sud-ouest de Monterrey

Dimanche matin, avant de se masser au stade ou devant la télévision, les supporters des deux camps ont afflué vers la basilique de la Vierge de Guadalupe. Couple d’ouvriers portant des maillots floqués «Gignac», Maria Oliva Chavez et José Hernandez sont venus remercier la protectrice des Mexicains, mais aussi demander à ce que Tigres l’emporte. La basilique, dans laquelle la foule entrait au compte-gouttes, se situe au cœur de la Colonia independencia, réputée comme une des plus dangereuses de la ville. Pourtant, personne ici pour s’offusquer du salaire des idoles en short.

Les joueurs, eux, vivent à San Pedro, au sud-ouest de Monterrey. La ville la plus riche du Mexique. D’immenses tours de verre cohabitent avec de somptueuses demeures cachées dans les hauteurs. Et les stars du foot avec les grands entrepreneurs et quelques puissants narcotrafiquants. Car, si la violence s’invite rarement au sein des stades, Monterrey n’échappe pas aux maux qui ravagent le Mexique.

Le foot malgré les cartels

L’organisateur de la Adicción, Sabalero, avait ainsi dû fermer son bureau d’architecte après avoir été menacé par le cartel des Zetas. «Si tu ne voulais pas donner d’argent, ils t’enlevaient et on n’avait plus de nouvelles de toi. C’est arrivé à plusieurs de mes voisins», dit ce vétéran de la barra, qui roule en BMW. C’était lors des années noires de Monterrey, entre 2009 et 2012, quand le Cartel del Golfo et Zetas s’affrontaient pour ce point stratégique du trafic de stupéfiants vers les Etats-Unis, qui rapporterait 40 millions de dollars par jour. Mais alors qu’un couvre-feu officieux imposait aux habitants de ne plus sortir le soir, les stades des Tigres et des Rayados ne désemplissaient pas…

Une ferveur qui ne devrait pas fléchir avec le nouveau titre remporté par les Tigres, le quatrième en six ans pour un club qui en totalise sept. Lors des cinq derniers tournois, au moins un club de Monterrey a atteint la finale du championnat mexicain. Forces périphériques longtemps mal gérées, Tigres et Rayados sont désormais des superpuissances nationales.

Publicité