Du plongeon, Morgane Herculano dit aimer le mélange de courage et de réflexion qu’il requiert. Il faut analyser puis oser. Les décisions prises sont irréversibles, au moins jusqu’au prochain saut dans le vide. Les caractéristiques qu’elle apprécie dans la pratique de son sport, la Genevoise, multiple championne de Suisse, les applique également à sec, hors des bassins. Quand la plupart des étudiants de son âge (elle vient d’avoir 20 ans) rêvent d’un semestre Erasmus à l’étranger, elle décide de quitter momentanément sa prestigieuse Université Harvard et de rentrer à Genève.

Craignant peut-être de s’ennuyer, cette championne de l’organisation travaille depuis cet été dans une start-up à Genève, Wecan Group SA, une société de conseil proposant des solutions utilisant la technologie blockchain. «Je n’ai pas étudié directement cela à Harvard, c’est plutôt un intérêt qui m’est venu en parallèle, entre la fintech [technologie financière] et la regtech [conformité]. Je travaille trente-quatre heures par semaine et je continue de m’entraîner vingt-deux heures avec l’équipe de Suisse, ce qui fait des journées chargées.»

Une habitude pour cette sportive précoce et cette étudiante très douée, qui avait déjà bouclé sa maturité fédérale avec un an d’avance et 5,4 de moyenne «en n’allant quasiment pas aux cours la dernière année». A Cambridge, banlieue de Boston où s’étend le campus de Harvard, son niveau scolaire lui a permis de condenser en trois ans un bachelor qui s’effectue habituellement en quatre ans. «Je suis un programme accéléré, assez intense, en économie avec une branche secondaire en énergie et environnement», résume-t-elle.

Breakfast avec Malia

Analyser, oser. «Avec le Covid-19, j’aurais été contrainte d’étudier en ligne, depuis chez moi à Genève. Repousser tous mes cours de troisième année à septembre 2021 était la meilleure chose à faire», assure Morgane Herculano, qui veut envisager la crise sanitaire «comme une possibilité de faire les choses différemment. J’ai écrit à Wecan cet été pour un stage. Vincent Pignon, le fondateur, m’a proposé de rester comme coordinatrice de projet.»

Elle raconte cela avec une totale simplicité, comme si tout était évident. Pour elle, peut-être. Au printemps 2018, c’est avec le même naturel qu’elle se tournait vers Le Temps pour exposer son problème: elle venait d’être admise à Harvard, y voyait l’occasion de pousser de front et à fond ses capacités à la fois dans le champ académique et sur les terrains de sport, mais n’avait pas de quoi assurer un écolage estimé à 300 000 dollars sur trois ans. Harvard est une des rares universités américaines à ne pas offrir de bourse aux étudiants sur leurs mérites sportifs.

L’article de 2018: Morgane Herculano, tremplin pour Harvard

Grâce aux lecteurs du Temps, le budget fut rassemblé. Aidée par cinq fondations (notamment la Fondation du Panathlon et la Fondation Zdenek et Michaela Bakala), elle dit: «Je cherchais des gens, mais ce sont eux qui m’ont trouvée. Ces personnes me suivent, je leur donne des nouvelles et je leur ai bien sûr demandé leur accord pour prendre ce congé sabbatique.»

Elle leur a expliqué que «Harvard, ce n’est pas suivre des cours sur Zoom; c’est la relation avec les professeurs, les échanges avec les autres étudiants sur nos projets respectifs, c’est rester à la bibliothèque jusqu’à deux heures du matin, c’est prendre le petit-déjeuner à côté de Malia Obama [la fille aînée de l’ancien président] et à peine s’en apercevoir. Harvard, c’est cette sorte d’électricité dans l’air, c’est une émulation permanente, une sensation qu’il y a toujours quelque chose à faire ou à voir.»

Une année pour souffler

C’est aussi des moyens pour le sport incomparables avec la Suisse. «Pour un groupe de 13 à 15 plongeurs, nous avons un coach, un physio, un médecin, un préparateur physique, une salle de fitness et bien sûr un bassin réservé où l’on peut choisir ses horaires, énumère-t-elle. Le public est admis s’il reste des créneaux disponibles; en Suisse, c’est plutôt l’inverse!» Intégrée au fameux Crimson (cramoisi) de Harvard, elle a revêtu la tenue frappée du célèbre «H», participé aux compétitions de l’Ivy League (qui regroupe les huit universités les plus anciennes du nord-est des Etats-Unis), goûté à l’ambiance de la rivalité contre Yale.

Elle a même remporté le championnat de l’Ivy League, se qualifiant pour des Championnats d’Europe élite annulés depuis. A Genève, Morgane Herculano a retrouvé la piscine de Varembé. «Des fois, je me dis qu’elle a l’air plus petite…» L’encadrement est différent, mais tout autant de qualité. «J’ai la chance d’avoir une coach très expérimentée. A Harvard, il est plus jeune, plus dans l’énergie. Je prends le meilleur de chacun.»

Pour cette jeune femme qui réussit tout très vite, venir travailler à Genève est paradoxalement l’occasion de souffler. «J’ai beaucoup d’options pour mon avenir sportif et professionnel. Avoir une année de plus me donne le temps d’y réfléchir. Mon objectif reste de pouvoir participer aux Jeux olympiques de Paris 2024. Concilier les entraînements et un travail au sein d’une start-up est un challenge, surtout dans un milieu où il y a peu de femmes et peu de sportifs d’élite, mais qui pour l’instant me plaît beaucoup.»


Profil

2000 Naissance le 3 mars à Genève.

2010 Découverte du plongeon et première médaille aux Championnats de Suisse juniors deux années plus tard.

2017 Premier titre national élite. Admise à Harvard.

2018 Appel dans «Le Temps» en mars. Entrée à Harvard en septembre.

2020 Année sabbatique. Retour à Genève.


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