Il est trop tard pour en changer, mais Salt Lake City porte assez mal son nom. Inutile, pour l'étranger de passage, de chercher dans la ville hôte des prochains Jeux d'hiver la présence d'un lac salé. Etiré avec paresse sous la chaîne de montagnes, il se cache trop loin vers le nord-ouest pour être aperçu depuis les immeubles dressés «downtown». Mais un bâtiment de pierre grise se remarque, lui, même dans le plus épais brouillard. Assez haut pour accrocher tous les regards, il s'annonce comme une pièce incontournable du futur décor olympique. Pour le plus grand malheur des moins croyants, il s'agit d'une église. Ou plutôt, pardon, d'un temple, propriété exclusive de l'Eglise des Saints des Derniers Jours, le nom complet de la communauté mormone.

En février prochain, les caméras du monde entier se tourneront vers sa façade, du premier au dernier jour des Jeux, à l'heure où la nuit tombera sur la ville. Elles n'auront pas d'autre choix, le comité d'organisation des Jeux (SLOC) ayant décidé d'installer sous ses fenêtres, sur une place prêtée pour l'occasion par les dirigeants de l'Eglise mormone, le podium où seront remises les médailles olympiques. Le maire de Salt Lake City, Rocky Anderson, avait proposé un lieu infiniment plus neutre, le parvis de l'hôtel de ville. Mais Mitt Romney, le président du SLOC, l'a poliment écarté. Précision presque superflue, Mitt Romney est mormon, comme sept habitants sur dix de l'Etat de l'Utah.

Anecdotique? Sûrement pas. Plus personne ne peut encore en douter, les Jeux d'hiver de 2002 seront marqués d'une forte empreinte religieuse. Les intéressés essaient bien de s'en défendre, expliquant qu'il n'existe aucun lien direct entre leur Eglise et le comité d'organisation des JO. «Nous n'avons pas participé au comité de candidature. Et nous ne sommes pas sponsors de l'événement, assure Mike Otterson, le responsable des relations publiques de l'organisation mormone. Notre seule réelle participation à la préparation des Jeux s'est limitée à faire don au SLOC d'une place pour y installer le podium, et deux autres terrains, vers Park City, qui seront transformés en parkings.»

Tous jurent sur la Bible n'avoir aucune intention de profiter de l'occasion pour ramener au troupeau les brebis égarées et essayer de convertir les plus indécis des visiteurs olympiques. «Nous comptons 11 millions de fidèles dans le monde, explique Mike Otterson. Et ce nombre augmente chaque jour. L'an passé, nous avons dû construire près de 400 églises dans le monde, pour répondre à la demande. Nous n'avons donc pas besoin des Jeux pour nous agrandir.» Il n'empêche, les mormons se préparent à ces Jeux d'hiver avec une application et un souci du détail dignes des organisateurs eux-mêmes.

Ces derniers mois, leurs dirigeants ont entrepris de mettre en place à l'occasion des Jeux la plus vaste opération médiatique depuis l'arrivée dans l'Utah du prophète Brigham Young, au milieu du XIXe siècle. Un centre de presse sera installé à l'intérieur même du John Smith Memorial, un ancien hôtel au décor extravagant, où s'entasse une bonne partie des 3000 employés que compte l'Eglise à Salt Lake City. «Les journalistes pourront venir y travailler, mais nous les laisserons tranquilles», promet Mike Otterson. Un buffet sera dressé, quotidiennement, pour les représentants des médias. «Et nous allons enrichir notre site Internet d'une bonne centaine d'idées de sujets, destinées aux reporters désireux de parler des Jeux sous un angle non sportif», raconte Michael Purdy, l'un des attachés de presse de l'Eglise.

L'objectif de ce plan de bataille? «Changer notre image, répond Mike Otterson. Et rectifier certaines idées toutes faites.» La plus fréquente les accuse de polygamie, une pratique pourtant officiellement proscrite par l'Eglise mormone depuis plus d'un siècle. «L'an prochain, de nombreux journalistes vont venir à Salt Lake City en s'imaginant y croiser dans les rues des bandes de polygames habillés comme au siècle dernier», s'amuse Michael Purdy. Ils seront sûrement déçus. Les mormons, eux, s'en frottent déjà les mains.