ATHLÉTISME

La mort a rattrapé une légende: Emil Zatopek, la «locomotive tchèque»

Seul athlète à avoir obtenu trois médailles d'or en demi-fond et en fond lors des mêmes Jeux olympiques, Emil Zatopek, 78 ans, est décédé mercredi. Il avait été hospitalisé à Prague le 30 octobre à la suite d'une rupture d'anévrisme.

Emil Zatopek n'était pas beau à voir, mais il courait vite. Et surtout longtemps. Entré dans la légende pour être le seul athlète à avoir obtenu trois médailles d'or en demi-fond et en fond lors des mêmes Jeux olympiques, à Helsinki (1952), Emil Zatopek, 78 ans, est décédé mercredi. Il avait été hospitalisé à Prague le 30 octobre à la suite d'une rupture d'anévrisme. Il était depuis dans un état critique.

Quelle image garderont les générations futures de Zatopek? Probablement celle d'un bourreau d'entraînement qui s'aventura aux confins de la résistance humaine et révolutionna la course à pied. «Une image disgracieuse qui lui valut le surnom de «locomotive tchèque» et dans laquelle entrait une part de talent incertaine», comme l'écrivit Pascal Lampierre dans L'Equipe Magazine. Car, avant Emil Zatopek, aucun athlète au monde n'avait osé maltraiter son organisme de la sorte. Le «sadique de la piste» courait l'équivalent d'un marathon (42 km 195) quotidiennement. Il s'entraînait le plus souvent chaussé de ses bottes militaires parce que, disait-il, «les chaussures à pointes sont trop délicates». Avant une compétition, l'athlète avait coutume de parcourir un 3000 mètres à vive allure pour… s'échauffer.

Indépendamment de cette propension à se faire mal, ce qui frappait le plus, c'était son style. L'homme rudoyait la piste d'une manière étrange, roulant des épaules, le buste penché en avant, les coudes bringuebalant à la hauteur des épaules et le visage froissé d'affreuses grimaces. «Zatopek, c'est la machine humaine lancée dans un mouvement de désordre», le décrivit un jour Olivier Merlin dans Le Monde.

L'histoire de l'athlète débute par hasard, en 1941, alors que le jeune homme travaille dans la grande fabrique de chaussures de Zlin, en Moravie. «Un jour, le patron nous a convoqués pour nous annoncer qu'une course à pied improvisée aurait lieu le week-end suivant et que nous devrions y participer afin de maintenir notre condition physique, se souvenait il y a peu Zatopek. Moi, j'avais 19 ans et je ne faisais presque jamais de sport. J'ai bien tenté de dire que j'avais mal aux jambes et que je ne me sentais pas bien, mais rien n'y fit.» Emil Zatopek prend donc le départ de la course en question. Il la termine avec une telle facilité que l'entraîneur du club local d'athlétisme l'invite à rejoindre sa structure dès le lendemain.

Courir toujours plus et toujours plus vite à l'entraînement pour être le plus efficace possible en compétition devient alors le leitmotiv de Zatopek qui galope tantôt dans la neige, tantôt la nuit équipé d'une lampe de poche, une fois finies les heures de service du militaire de carrière qu'il était devenu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Emil courut tant que les médecins militaires, effrayés par le régime qu'il s'infligeait, l'hospitalisèrent contre son gré. Avant de le retrouver courant en pyjama dans la cour de l'établissement. Il en arriva même à se muscler les jambes sous la table de sa chambre d'hôpital, des poids attachés aux chevilles, faisant des exercices tout en mangeant. Foin de préparateurs physiques, de diététiciens, de masseurs ou de médecins: Emil Zatopek n'avait besoin de rien ni de personne pour se préparer. «Le chien court vite. Pratique-t-il la gymnastique?» questionnait-il comme une évidence.

L'athlète tchèque rejoignit en 1945 le club sportif de l'armée. «Par rapport à tout ce que j'avais connu auparavant, c'était le paradis. J'avais tout ce que je voulais: du temps pour me préparer, de la bonne nourriture et des installations idéales.» Très vite, Zatopek, solitaire, développe ses propres méthodes. Pour éviter la monotonie des stades d'athlétisme, il court en forêt, dans la rue où il alterne des heures durant les sprints et les séances de récupération. Peu avant les JO de Londres, en 1948, il court quotidiennement, pendant dix jours, soixante 400 mètres en 65'' environ, en récupérant sur 200 mètres à allure réduite. Cinq ans plus tard, il en était à cent 400 mètres…

Ce régime de forçat ne tempéra jamais son enthousiasme. Il lui permit cependant de faire cette carrière jalonnée d'une kyrielle de titres et de records. Zatopek fut le premier homme à parcourir plus de 20 kilomètres dans l'heure. Le premier aussi chronométré en moins de 29'sur 10 000 mètres, distance sur laquelle il demeura invaincu en 38 courses de 1948 à 1954. Une période durant laquelle s'insérèrent les JO d'Helsinki où il réalisa ce fameux triplé. Et au cours desquels Dana, son épouse née le même jour que lui, remporta l'épreuve de javelot. Il raccrocha ses pointes en 1957.

Happé par la propagande officielle, Zatopek alla plus tard porter la bonne parole d'usine en usine, prêchant l'amitié avec le grand frère soviétique. C'était de circonstance. Son destin de héros du socialisme bascula en 1968, lors du Printemps de Prague. Militaire parce que cela l'arrangeait, mais patriote convaincu, il s'insurgea contre l'entrée des chars soviétiques dans son pays. Et fut déchu de tout. Ne lui restaient que l'amour de son peuple et celui de Dana Zatopkova. L'un et l'autre pleurent aujourd'hui une véritable légende de l'athlétisme mondial.

Emil Zatopek en bref

D'origine tchèque, Emil Zatopek était né le 19 septembre 1922. Il mesurait 1 mètre 74 pour 66 kilos à l'époque où il pratiquait la compétition de haut niveau. Emil Zatopek était marié à Dana, née le même jour et qui, comme lui et en même temps que lui, brilla dans le ciel de l'athlétisme mondial. Colonel dans l'armée tchèque, Emil Zatopek vit son destin de héros du socialisme basculer en 1968, lors du Printemps de Prague. Zatopek fut champion d'Europe en 1950 et médaillé de bronze en 1954 sur 5000 mètres. Champion d'Europe du 10 000 mètres en 1950 et 1954. Vice-champion olympique du 5000 mètres et champion olympique du 10 000 mètres en 1948. Champion olympique du 5000 mètres, du 10 000 mètres et du marathon en 1952. Dix-huit records du monde. Plusieurs records olympiques.

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