Mondial 2018

A Moscou, le tour du monde en 90 minutes

Les supporters de tous les pays se croisent et fraternisent dans une capitale russe qui n’est pas habituée à un tel melting-pot. Mais l’ambiance dans les rues déride les habitants davantage qu’elle ne les dérange

Drapeaux du Maroc sur les épaules et maillot officiel sur le torse, un groupe de jeunes gens chante à tue-tête et multiplie les photos avec tous ceux qui les approchent en descendant la rue Nikolskaya, qui relie la Loubianka, l’ancien quartier général du KGB, à la place Rouge. Quelques heures auparavant, leur équipe favorite s’est inclinée contre le Portugal dans l’immense stade Loujniki, mais la déception de l’élimination s’est vite effacée en regagnant le centre-ville de la capitale russe.

Là, le long des artères piétonnes, sur les terrasses des restaurants modernes bardées d’écrans géants, la Coupe du monde cesse d’être un tournoi où l’on perd ou triomphe pour devenir une fête où l’on fraternise. Les supporters se croisent, échangent quelques instants dans des langues qui n’existent pas vraiment et repartent poursuivre leur tour du monde en 90 minutes.

Consulter tous nos articles sur la Coupe du monde de football

Toutes les villes hôtes de la Coupe du monde brassent un joyeux melting-pot de visiteurs venus des quatre coins de la planète, mais c’est à Moscou et nulle part ailleurs qu’il est aussi total. Il y a plusieurs raisons à cela. La première: il y a dans la ville aux 1003 clochers deux stades qui accueillent en tout douze des 64 rencontres de la compétition, soit près d’un match sur cinq. La seconde: pour se rendre dans la plupart des autres villes, transiter par la capitale est pratique sinon nécessaire.

Des Indiens en avance

Beaucoup de supporters en profitent donc pour y faire étape. Les autorités moscovites tablent sur le séjour de plus d’un million de fans pendant le tournoi. «Beaucoup font de Moscou leur camp de base pour ensuite aller assister à des rencontres ailleurs dans le pays», expliquait il y a quelques mois Aleksey Tikhnenko, responsable du département hôtelier au sein de l’administration.

D’où un grand brassage, qui se ressent jusque dans les stades. Lors de Portugal-Maroc, il y avait parmi les 78 011 spectateurs de nombreux supporters des deux pays, mais aussi une foule venue assister à la rencontre avec les drapeaux les plus divers. Sur le chemin du retour, en direction de la station de métro, deux Indiens portant le maillot de la star nationale Sunil Chhetri expliquent en riant qu’ils ne vont «pas attendre la qualification de leur équipe pour venir la représenter». Ils fraternisent avec trois Brésiliens qui ont fait floquer leur tricot «auriverde» de leur prénom en cyrillique, comme une main tendue à la population locale.

Et cela marche plutôt bien. Tous les supporters abordés assurent que l’accueil des Russes est très chaleureux et fraternel une fois la glace brisée. Sur une terrasse chic du centre-ville, le correspondant du Temps à Moscou nous assure d’ailleurs qu’il n’a pas connu une ambiance aussi décontractée en ville depuis qu’il y a emménagé voilà quinze ans. Les Moscovites n’ont pas l’habitude d’une telle mixité de cultures et d’origines sous leurs fenêtres, mais ils semblent pour la plupart s’en délecter.

Hymne cosmopolite

Sur la place Rouge se joue ainsi en direct une version réactualisée de l’hymne de Bérurier Noir à une société cosmopolite. Salut à toi le Portugais, salut à toi le Sénégalais. Salut à toi peuple péruvien, salut à toi qui vient de loin. Salut à toi jolie Allemande, salut à toi le voyou de la bande. Salut à toi l’Italien déçu, salut à toi qui a trop bu.

Japonais et Sud-Coréens passent pour les champions du selfie. Ils ne cessent d’aborder les supporters non asiatiques pour des photos souvenirs. Ici, des Tunisiens improvisent un petit match contre des Français devant un public métissé. Là, un Argentin et un Croate bras dessus bras dessous évoquent en anglais la partie qui mettra aux prises leurs deux formations le lendemain. Le premier explique au second que Lionel Messi va se réveiller et «tout casser». Il a dû être déçu…

Nous n’avons par contre croisé aucun supporter suisse lors de notre balade à Moscou. Cela s’explique autant parce que l’équipe nationale n’y disputera aucune rencontre que par leur nombre. Ils sont 10 000 environ à avoir prévu d’assister à un ou plusieurs matches, ce qui est loin d’être l’un des contingents les plus importants. Etonnamment, ce sont les Etats-Unis qui ont envoyé le plus de fans de «soccer» en Russie (90 000), alors même que leur sélection n’y joue pas. Constat similaire pour la Chine, dont 40 000 ressortissants ont entrepris le voyage.

Des «hostels» de fortune

Avec de fortes délégations brésilienne, colombienne, mexicaine, argentine et péruvienne, les Latino-Américains sont 300 000 et, dans les rues moscovites, cela se ressent. Les premiers jours du tournoi, tous les regards se sont d’ailleurs braqués sur la «marée rouge» péruvienne (60 000 personnes), mais l’élimination précoce des «Incas» après deux défaites l’a un peu refroidie quand même.

A Moscou, la ferveur de la Coupe du monde anime principalement le centre-ville, mais elle irrigue aussi les quartiers plus reculés où les «hostels» – parfois de simples appartements flanqués de lits dans toutes les pièces, y compris la cuisine – ont fleuri ces derniers mois pour surfer sur la vague de visiteurs attirés par le tournoi. Au petit matin, en bas des blocs, se croisent les supporters qui attendent le taxi pour l’aéroport et le prochain match et ceux qui toute la nuit ont fêté la victoire de la veille, ou même la défaite, puisqu’elle est vite oubliée dans l’ambiance moscovite.

Publicité