Football

A Moudon, Dimitri Oberlin sprintait déjà

Le talent de l'attaquant du FC Bâle a éclaté au grand jour avec son doublé en Ligue des champions. Ses premiers entraîneurs l'avaient déjà décelé il y a bien des années en terres vaudoises, où il a débarqué à 9 ans du Cameroun

«Avant d’accueillir Dimitri, je pensais avoir déjà vu des gamins doués. Mais quand je l’ai rencontré, j’ai compris en cinq minutes ce que c’était, le vrai talent. J’hallucinais. Pour un entraîneur de football de talus comme moi, travailler avec un joueur comme ça, c’est un cadeau du ciel.» Mercredi soir, Michel Gurtner a vu le FC Bâle écraser le Benfica Lisbonne (5-0) en Ligue des champions. Comme tout le monde, il a été estomaqué par la performance du jeune Dimitri Oberlin, auteur de deux buts et d’une passe décisive le jour de ses 20 ans.

Mais là où la plupart des amateurs de football suisse découvraient un nom, un visage et une pointe de vitesse, l’entraîneur vaudois savourait l’apparition au grand jour d’une pépite qu’il avait repérée voilà des années sur le terrain du Marais, en contrebas du village de Thierrens. Si le sprint de l’attaquant pour inscrire le 2-0 au Parc Saint-Jacques a marqué les esprits, c’est dans la Broye vaudoise qu’il a débuté avant de l’emmener à Lausanne, à Zurich, en Autriche et finalement dans le onze de départ du meilleur club de Suisse.

Surclassé dès le départ

Le petit Dimitri a 9 ans lorsqu’il quitte son Cameroun natal pour la Suisse. Avec son petit frère Michel, de deux ans son cadet, il rejoint sa mère et son beau-père à Moudon. Il n’a jamais joué au football de manière officielle à Yaoundé, mais il y avait toujours un ballon qui traînait pour passer le temps. Les membres du FC Etoile-Broye s’en sont vite rendu compte. «Nous avons vu arriver un gamin discret, timide, se souvient Steeve Monnin, joueur à l’époque et président du club aujourd’hui. Mais alors, sur le terrain, quel numéro! Il voulait marquer, marquer et marquer encore. L’arrêter avant qu’il ait atteint le but, c’était impossible.»

Dimitri Joseph Mfomo – il prendra le patronyme suisse alémanique de son beau-père plus tard – impressionne d’emblée. Il est vite surclassé, comme il le sera toute sa vie; il signera sa première apparition en barrages de la Ligue des champions à seulement 17 ans avec Salzbourg. En attendant, pour ne pas s’ennuyer avec les enfants de son âge, il intègre les juniors D. «L’équipe était extraordinaire, se remémore Stefano Derada, son tout premier entraîneur. Alors son talent ne paraissait pas exceptionnel. Mais moi, j’ai tout de suite perçu chez lui un petit truc en plus. Un côté félin que peu de joueurs ont.»

Dimitri le «félin». Tous ceux qui l’ont côtoyé dans ses jeunes années choisissent ce qualificatif. «J’ai demandé à son beau-père l’autorisation de le pousser un peu pour qu’il puisse rejoindre une équipe plus à sa mesure, poursuit son premier coach. Les responsables rechignaient un peu. Ils le trouvaient trop jeune, trop fluet. C’est vrai qu’il n’avait pas un gabarit impressionnant…» Il n’était pas encore le joueur puissant qu’il est devenu (1 m 82, 74 kg). Stefano Derada finit tout de même par convaincre l’équipe des C inter de Thierrens de donner sa chance à son protégé sur un entraînement. Bingo. «Evidemment, il n’a plus joué avec mon équipe…»

Comme une mascotte

C’est à ce moment qu’il rejoint celle de Michel Gurtner. Pour lui, Dimitri est un pari. Il a trois ans de moins que les préados de son équipe, et le visage poupon quand «certains autres portent déjà la barbe». Il est Noir, fait encore rare dans la campagne vaudoise. «Mais c’est un gamin extraordinaire. Ouvert, souriant. Vous l’avez vu en interview après son match contre Benfica? C’est exactement celui que nous connaissions.» A Thierrens, le caractère de l’attaquant en fait un camarade apprécié, ses buts à répétition une sorte de mascotte. A l’entraînement, il arrive avant les autres, quitte le terrain en dernier, demande des exercices supplémentaires.

La voix de Michel Gurtner tremble d’émotion quand il évoque la saison 2008-2009. «Nous gagnons le titre du groupe Vaud-Neuchâtel-Fribourg en C inter. Dimitri finit meilleur buteur. Il est impliqué sur tous les goals qu’il ne marque pas lui-même. Pour moi, c’était clair comme de l’eau de roche: il allait finir en équipe de Suisse.»

Joueur de la première équipe de Thierrens, David Tenthorey est l’entraîneur-assistant de la sélection régionale vaudoise des moins de 14 ans. Un jour, lors d’une réunion, il se décide à dire que dans sa Broye, un petit buteur vaudrait la peine d’être observé. Le voilà convoqué à Lausanne. «Dès le premier entraînement, il a marqué les esprits. Il avait des qualités de vitesse, de course et de maniement de la balle qui le faisaient sortir du lot», raconte-t-il.

Le nouvel Embolo?

Dès cet instant, toute la filière de formation du canton aura un œil sur le petit Dimitri. Il intégrera Team Vaud, la structure commune aux principaux clubs vaudois, puis s’en ira au FC Zurich où, à 16 ans, il fait ses débuts en Super League. Une petite minute de jeu contre Aarau en mai 2014. Mais son horizon semble obstrué et il a l’habitude de sauter les étapes. Il choisit de rejoindre Salzbourg. Le garçon est timide mais n’a pas froid aux yeux.

Le club autrichien, comme tous ceux qui sont estampillés Red Bull, base son recrutement sur des critères scientifiques, implacables. Les données confirment l’intuition des entraîneurs juniors de la Broye vaudoise: Dimitri Joseph Oberlin Mfomo a de l’or dans les pieds. Un peu vert pour la maison mère, il sera prêté à Liefering en deuxième division, puis à Altach où il flambe dans l’élite autrichienne (21 matches, 9 buts) et, désormais, à Bâle. Déjà buteur en championnat ce week-end contre Zurich, l’attaquant sonne la révolte pour des Rhénans qui connaissent un début de saison difficile.

Lire aussi: Pourquoi le FC Bâle n’y arrive plus

Le football suisse, lui, se met à saliver grâce aux promesses portées par le jeune homme. Une année après le départ de Breel Embolo, le FC Bâle tient sa nouvelle pépite. Comme son «double compatriote» (il partage avec lui les nationalités suisse et camerounaise), Dimitri Oberlin respire la joie de vivre. Comme lui, une trajectoire fulgurante, à traverser les catégories d’âge et de niveau à toute allure, n’a pas entamé sa modestie.

«Je ne suis pas une star. Une star, c’est quelqu’un qui met 25 buts par année», disait-il un jour, les pieds sur terre. Comme ses entraîneurs broyards le lui ont appris. «Chez nous, il n’était pas toujours titulaire, se souvient Stefano Derada. Il fallait qu’il apprenne la prépondérance du groupe sur l’individu. On ne rend pas service à un jeune en le mettant en avant, en disant qu’on tient le nouveau Ronaldo dans son équipe. De tous les talents, combien arrivent vraiment au plus haut niveau?»

Dimitri Oberlin, lui, y a fait une première apparition remarquée.

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