Mujinga Kambundji est entrée dans le stade le visage fermé. Elle a trottiné jusqu’aux starting-blocks, regardé la caméra et pris ses marques sans évacuer le stress qui paralysait ses traits. Et puis le coup de feu a retenti, elle s’est élancée comme la balle sort du canon et a couru, couru sans regarder ni à gauche, ni à droite. Deux cents mètres, 22 secondes et 51 centièmes plus loin, elle décrochait une médaille de bronze aux Championnats du monde de Doha. La première de l’histoire de l’athlétisme suisse en sprint.

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Tout le monde l’a su avant elle, trop à son affaire pour se rendre compte qu’elle avait franchi la ligne d’arrivée en troisième position. Elle a dû attendre de voir son nom affiché à l’écran pour comprendre.

Alors, enfin, son visage s’est illuminé, et ceux de ses proches avec le sien. «De Mujinga, je dirais avant tout qu’elle a le sourire contagieux», lance sa coéquipière en relais Ajla Del Ponte. Elle a raison au propre comme au figuré: avec sa championne, c’est tout l’athlétisme suisse qui sourit. Elle est le genre d’icône dont rêvent toutes les disciplines.

Ambitieuse et humble

Bien sûr, il y a d’abord les résultats. Après Werner Günthör, André Bucher, Viktor Röthlin, Marcel Schelbert et Anita Weyermann, la Bernoise de 27 ans n’est que la sixième athlète suisse, toutes disciplines confondues, à décrocher une médaille aux Championnats du monde d’athlétisme. Elle est la femme la plus rapide du pays depuis 2014 et les Championnats d’Europe de Zurich, où elle s’est successivement emparée des records nationaux sur 100 puis 200 mètres, qu’elle détient toujours après les avoir plusieurs fois améliorés. Elle a aussi remporté trois médailles de bronze européennes ces dernières années, une sur 100 mètres et deux sur 60 mètres en salle.

Elle a enfin grandement participé aux succès récents du relais 4x100 mètres, élément central du renouveau que connaît l’athlétisme suisse depuis quelques années. «Ce projet a clairement remis le sprint féminin sur le devant de la scène, souligne l’entraîneur Raphaël Monachon, qui en est actuellement responsable. Il pousse les jeunes filles à se donner les moyens de réussir, car elles voient qu’il y a de belles choses à vivre au bout. La médaille remportée à Doha ne fait que renforcer ce message-là.»

Mais les chronos et les podiums ne font pas tout dans l’aura d’un athlète. Fille d’une mère bernoise et d’un père congolais, Mujinga Kambundji est polyglotte (allemand, français, anglais), ambitieuse et humble comme la Suisse aime ses idoles. Elle ne divise pas le public entre supporters et détracteurs, mais le réunit derrière elle comme peuvent le faire un Roger Federer en tennis ou une Michelle Gisin en ski alpin.

Cela fait quelques années déjà que ses performances et sa crinière lui valent d’être reconnue dans la rue. «Elle vit bien sa notoriété, qui reste très agréable, assure au téléphone sa grande sœur Kaluanda. Les gens l’abordent pour discuter ou prendre une photo. Certains veulent même lui offrir un café. En tout cas, c’est toujours positif.»

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Choix de carrière

La petite Mujinga est entrée dans le milieu de l’athlétisme presque par hasard. Un prof qui décèle son potentiel. Des débuts en club, au ST Berne, qui le confirment. Elle collectionne d’emblée les succès et se prend gentiment au jeu. «C’est une sportive déterminée, qui n’a jamais séché un entraînement, applaudit Kaluanda Kambundji. A l’adolescence, elle venait moins aux soirées, ou venait mais ne buvait pas. Elle a organisé toute sa vie autour de l’athlétisme et quand, pour ma part, j’ai dû travailler dans un fast-food pour gagner un peu d’argent, elle a commencé à avoir de petits contrats avec des sponsors.»

La sprinteuse a tôt commencé à gérer sa carrière d’une main de fer. Sa maturité fédérale en poche, elle prend une année sabbatique, malgré les réticences de ses parents, pour se consacrer au sport et aux voyages. Plus tard, elle n’hésitera pas non plus à changer d’entraîneur plusieurs fois quand elle en ressentira le besoin, jusqu’à rejoindre l’automne dernier l’Ecossais Steve Fudge à Londres. En 2016, elle décidera aussi de tourner le dos au relais 4x100 mètres à cause de divergences de points de vue avec son responsable Laurent Meuwly. Elle n’est revenue que quand lui est parti, quelques mois plus tard.

La jeune femme sait ce qu’elle veut et se bat pour l’obtenir. «Mais lorsqu’elle évolue dans un climat de confiance, elle rend tout ce qui lui est donné», note Raphaël Monachon. Ce que ses coéquipières actuelles relèvent, c’est son côté «relax». «Elle a toujours gardé les pieds sur terre et ne se prend pas la tête, développe Sarah Atcho. Elle donne juste l’impression de faire exactement ce qu’elle aime dans la vie.»

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«Mais elle n’a pas que l’athlétisme en tête, précise Fanette Humair, une ancienne coéquipière du relais qui a régulièrement partagé sa chambre. C’est une fille très simple, ouverte et chaleureuse avec qui tu peux discuter de tout.» Dans l’intimité, la sprinteuse est «juste une fille normale, qui aime passer du temps avec son copain, ses proches et sa famille… et qui ne va pas commencer à faire la star!» rigole Kaluanda. Il faut dire que Mujinga a un devoir d’exemplarité: la cadette des quatre sœurs Kambundji, Ditaji (17 ans), marche sur ses pas: elle a décroché la médaille de bronze du 100 mètres haies au Festival olympique de la jeunesse, cet été en Azerbaïdjan. Il n’y a pas que le sourire qui est contagieux.


En dates

1992 Naissance à Berne.

2009 Premier titre de championne de Suisse du 100 mètres.

2016 Médaille de bronze aux Championnats d’Europe sur 100 mètres.

2018 Record suisse du 100 mètres (10’95).

2019 Sur 200 mètres, record de Suisse (22’26) et médaille de bronze aux Championnats du monde.