Le silence est assourdissant. Sonnés, les Munichois semblent K.-O. debout. La tête cachée par son écharpe rouge et blanc, un jeune homme pleure, seul, sur le trottoir. La foule réunie sur Leopoldstrasse, la rue où les Bavarois ont l’habitude de fêter leurs plus belles victoires sportives, se disperse sans un bruit. Les Biergarten bondés il y a quelques minutes à peine sont déjà déserts. De nombreuses chopes d’un litre à moitié pleines ont été abandonnées sur les longues tables en bois. Les fans du Bayern n’ont plus le cœur de finir leur mass.

Après 120 minutes de folie durant lesquelles leur équipe fétiche a outrageusement dominé Chelsea, la séance des tirs au but a récompensé les Anglais. Samedi soir dans l’Allianz Arena, les Londoniens ont joué «à l’allemande», avec une défense de fer et un manque de panache évident. Les Munichois ont de leur côté attaqué de toutes parts. Avec 35 frappes en deux heures, le club le plus titré de Bundesliga a pilonné le but de son adversaire, qui n’a pas tenté plus de 9 tirs vers la cage adverse. Les statistiques des coups de coin sont encore plus cruelles: le Bayern a essayé à 20 reprises de tromper Chelsea sur corner. Sans succès. Les Anglais ont, quant à eux, bénéficié d’une seule et unique occasion. Elle s’est terminée par un but du virevoltant Didier Drogba.

«Nous avons été punis»

L’entraîneur du club allemand n’a pourtant pas cherché à se cacher derrière son petit doigt en invoquant une éventuelle malchance. «Lorsqu’on a autant d’occasions, il vaut mieux en profiter et on n’a pas su le faire», résume Jupp Heynckes. «Nous avons été punis.» Ce triste constat est partagé par une majorité des amateurs de ballon rond dans cette région prospère. «On ne peut pas vendanger autant d’occasions de gagner», s’énerve Thomas Vogl, le patron d’une imprimerie. La déception des fans est proportionnelle à leurs attentes.

Cette Ligue des champions semblait en effet promise aux «rouge et blanc» depuis qu’ils avaient appris qu’ils pouvaient jouer la finale dans leur propre stade ou, comme ils le disent en patois local, «dahoam» («à la maison»). Les occasions de remporter le trophée le plus convoité d’Europe sur ses terres sont en effet un honneur rare puisqu’elles ne se sont présentées qu’à quatre reprises en 56 éditions. La dernière finale à domicile remonte à… 1984. Cette année-là, Rome avait essuyé une défaite sur sa pelouse contre Liverpool… aux tirs aux buts.

Aucun titre en deux saisons

La victoire en demi-finale contre le Real Madrid avait empli les Bavarois d’un fol espoir. Plus de 1,15 million de personnes ont cherché à acheter un ticket pour assister au match de samedi. Incapable de répondre à une telle demande, le club avait prévu de diffuser la rencontre dans deux autres enceintes. Mais les 65 000 billets du Stade olympique et les 30 000 entrées devant le grand écran de la Theresienwiese, l’espace qui accueille chaque année la Fête de la bière, ont, eux aussi, été vendus en quelques minutes. Pendant plus de deux heures, Munich a vécu au rythme des occasions ratées à l’Allianz Arena. Triste mais résignée, une jolie mariée a dû accepter que son époux installe un écran géant dans la salle du dîner pour que ses invités suivent la rencontre entre deux passages au buffet. «Mon témoin m’avait même dit qu’elle ne viendrait pas si nous ne montrions pas le match», raconte Sonja dans un sourire fataliste. «Résultat, nous avons perdu et presque tout le monde est parti dès que le coup de sifflet final a retenti…» Tristes noces…

La saison qui vient de se conclure a, il est vrai, été particulièrement douloureuse pour les Munichois. Les Bavarois ont concédé pour la deuxième année consécutive le titre de champion d’Allemagne au Borussia Dortmund. Les «jaune et noir» les ont également écrasés il y a 10 jours en finale de la Coupe d’Allemagne sur le score sans appel de 5-2. Avec le succès de Chelsea, le FC Bayern a bu le calice jusqu’à la lie. «Je sais bien quels seront les commentaires dans les jours qui viennent», note Jupp Heynckes. «Le Bayern est un club, en Allemagne, qui a eu beaucoup de succès ces dernières années. Quand on ne remporte aucun titre pour la deuxième saison de suite, c’est sûr que c’est une mauvaise saison. On a pris 73 points en championnat, on a été champion cinq fois lors des dix dernières saisons… On va subir des critiques, je le sais, j’ai de l’expérience dans le football, mais il faudra supporter ces critiques.»

Trois fois deuxième en une seule et unique saison… Le football a trouvé son «Poulidor».