1992, 1993. Remarquables cuvées pour le ski valaisan. Romand. Suisse. A Bagnes, dans le Val Ferret et à Crans-Montana, Justin Murisier (92), Daniel Yule (93) et Luca Aerni (93) grandissent skis aux pieds et prennent rapidement leurs aises entre les piquets. Le sanguin, le méticuleux et l’instinctif dévoilent leur talent lors des courses juniors. A 15 ans, ils sont réunis au centre national de performance de Brigue. «Justin était le plus fort des 92. Lorsque les 93-94 sont arrivés, dont Daniel et Luca, on a essayé de former un groupe et puis on les a tirés, raconte Steve Locher. Ces trois-là avaient un truc, on sentait déjà un vrai potentiel.»

Portés par un mélange de compétition et de complicité

Les promesses de jeunesse se concrétisent, portées par ce mélange compétition-complicité à l’intérieur du groupe. L’ancien champion valaisan les emmène jusqu’en Coupe du monde. «Malheureusement, il y a eu des blessures pour certains. Justin en a eu deux ou trois d’affilée, deux fois le genou. Luca a connu des problèmes de dos. Tout cela les a retardés.» La véritable confirmation, c’est donc cette saison. Alors que la Suisse attend désespérément un podium dans les disciplines techniques depuis 2011 et la victoire de Carlo Janka en géant à Kranjska Gora (le dernier podium en slalom remonte, lui, à 2010), le trio ne cesse de l’effleurer.

Septième de la première manche du slalom de Madonna di Campiglio, Luca Aerni enflamme la seconde. Ses temps intermédiaires le placent sur le podium, mais il sort à quelques portes de l’arrivée. Il s’illustre à nouveau à Santa Caterina, prenant la septième place du premier combiné de sa carrière. Un combiné où Justin Murisier, désormais solidement installé dans le top 15 en géant, frôle l’exploit. Quatrième place, son meilleur résultat en Coupe du monde.

En tête à Wengen

Ce vendredi à Wengen, dans la même spécialité, il était parti pour faire mieux encore: il menait la danse après le slalom, mais a reculé au septième rang après la descente. Daniel Yule, lui, affiche une formidable régularité en slalom depuis le début de l’hiver. Onzième à Val d’Isère et sixième à Madonna, il décroche une fabuleuse quatrième place à Zagreb, à seulement 22 centièmes du podium. Nouveau top 10 à Adelboden (huitième).

Alors, si les descendeurs restent rois à Wengen, les techniciens seront tout autant attendus pour le slalom de dimanche, devant leur public. «La difficulté désormais, c’est qu’avec de tels résultats tout le monde veut qu’ils atteignent le podium. Eux les premiers, souligne Steve Locher. Il faut gérer une sacrée pression.»

Entraîneur responsable du groupe technique depuis deux ans, suite à l’éviction de Locher dont il était l’assistant, Matteo Joris a sa méthode. «Pour maintenir le calme et enlever un peu le stress, il faut toujours trouver un objectif technique à améliorer. Si tu as quelque chose à penser, tu arrives à te détacher de la pression, explique le Valdôtain. Il ne faut pas donner à l’athlète l’envie de faire un résultat, mais l’envie de faire quelque chose de bien techniquement. Après, le résultat va venir tout seul.»

Evolution remarquable

Sauf que skier en slalom ou en géant actuellement, c’est comme jouer au tennis durant l’ère de grâce Federer-Nadal. Les extraterrestres Hirscher et Kristoffersen ne laissent qu’une place de libre dans le trio gagnant. «Donc il faut tenter un truc. Mais ils vont y arriver. Le podium, j’y crois dur comme fer», lance Steve Locher, enlevant ces mots de la bouche de Matteo Joris.

Les deux entraîneurs fondent leur conviction sur l’évolution de leurs athlètes. Daniel Yule, l’étudiant surdoué, prenait le ski comme un jeu à ses débuts. Avec le flegme hérité de ses origines britanniques, il a contrôlé chaque étape de sa progression. «Maintenant qu’il est devant, c’est un guerrier. Il l’était déjà, mais arrivait à le masquer. Désormais c’est assumé.» Sur les plans physique et mental, Justin Murisier est devenu plus professionnel. Mais le caractère n’a pas changé. Grand sensible et vrai «tronchu», «il aime la pression, il en a besoin pour skier». Luca Aerni, enfin, «a tiré de ses origines bernoises un calme à toute épreuve, mais à l’intérieur, ça bouillonne». Sans doute le meilleur techniquement et physiquement, il doit encore gagner en constance.

Ils ont tous le ski pour aller sur la boîte cette saison.

Même mot-clé pour Ramon Zenhäusern, quatrième atout de la génération 92-93. Le timide géant (2 mètres) de Bürchen fait des miracles en slalom malgré sa morphologie hors norme. «Avec deux manches pleines, lui aussi peut faire un exploit, assure Matteo Joris. Ils ont tous le ski pour aller sur la boîte cette saison.»