Novak Djokovic et Andy Murray disent ne pas en prendre ombrage, habitués au statut de second rôle. A Melbourne, comme avant chaque Grand Chelem, la foule médiatique limite son champ de vision au duel des surnaturels. A ce combat sans fin entre deux génies qui, même si l’écart avec leurs poursuivants se fait plus ténu, se disputent insatiablement le gâteau tennistique et dégomment les records.

Rafael Nadal et Roger Federer. A Melbourne, les deux seigneurs des courts se partagent les honneurs et les plateaux de télévision d’avant tournoi. Avec cette question récurrente: qui, du numéro un ou du numéro deux mondial, mérite le statut de favori de cet Open d’Australie 2011 qui débute aujourd’hui (dans la nuit dernière en Suisse)? Tous les deux. Si l’on en croit les intéressés eux-mêmes, qui se renvoient mutuellement l’étiquette, dans un échange de courtoisie caractéristique de leur rivalité empreinte de respect et de sincère camaraderie. «Rafa a remporté les trois derniers Grands Chelems. Cela fait de lui le favori de ce tournoi et je n’ai aucun problème avec ça», insiste Federer. L’Espagnol partage-t-il cet avis? «Non, pas du tout. Chaque tournoi est très différent. Je vais faire de mon mieux pour bien jouer. Et on verra bien ce qui va se passer, non? Ce qui est sûr, c’est que je me sens moins favori que Roger.»

La forme actuelle du Bâlois, vainqueur du Masters de Londres et du récent tournoi de Doha – où il a fait très forte impression à ses adversaires –, ravive l’appétence populaire de finale de Grand Chelem entre lui et Nadal. La dernière remontant à janvier 2009, à Melbourne justement, où la victoire inattendue du Majorquin avait déclenché les larmes du maître. Même si la perspective d’un face-à-face les titille sûrement, l’un et l’autre refusent de se projeter dans cet éventuel scénario. Ils sont suffisamment sages et expérimentés pour être conscients des incertitudes qui, inévitablement, accompagnent même le plus grand des champions à l’aube d’un tel tournoi.

«On a encore quinze jours pour parler de cette éventualité. Pour l’instant, en ce qui me concerne, je me concentre sur mon premier tour [face au Slovaque Lukas Lacko la nuit dernière] contre un joueur que je n’ai jamais rencontré», précise Federer. «Je sais, c’est banal de dire ça, mais c’est la réalité. J’aimerais bien pouvoir déjà évoquer les quarts ou les demi-finales, mais le chemin est long. Je n’ai pas joué de match en cinq sets depuis l’US Open. Et maintenant, c’est à moi de prouver que je peux encore gagner ce tournoi.»

S’il ne remporte pas cet Open d’Australie, le numéro deux mondial n’aura plus de couronne à défendre. Pour la première fois depuis 2003. «C’est comme ça», dit-il. «Ce n’est pas facile de gagner des Grands Chelems. Cela signifie que je suis parvenu à rendre durable quelque chose d’extraordinaire. Et derrière, la saison n’est pas finie. Je n’aurai pas de titre à défendre, mais il me restera trois chances de décrocher un Grand Chelem.»

En revanche, s’il s’impose ici à Melbourne, Federer empêcherait Nadal de devenir le premier joueur, depuis Rod Laver en 1969 (lire ci-contre), à remporter quatre Grand Chelems d’affilée. Toujours drapé de cette même considération à l’égard de son grand rival, le Bâlois refuse de voir là une possible source de motivation supplémentaire à sa quête australienne: «Honnêtement, je ne suis pas là pour bousiller la fête de Rafa, mais pour bien jouer, pour disputer le meilleur tournoi possible et défendre mon titre. Donc, si j’ai une chance de pouvoir l’arrêter, j’espère pouvoir la saisir. Après, s’il parvient à réaliser cet exploit, ce serait phénoménal, quelque chose qui n’est pas arrivé depuis longtemps dans notre sport. On peut déjà le féliciter pour ce qu’il a accompli l’année dernière en remportant trois Grands Chelems sur trois surfaces différentes.»

Il poursuit le panégyrique de Nadal en réponse à un journaliste se demandant si toute l’attention portée au Majorquin réveillait davantage encore son désir de régner à nouveau. «Je ne lis pas beaucoup la presse. Je ne sais donc pas vers qui se porte l’attention en ce moment. J’espère qu’elle est sur lui. Il le mérite. Il est numéro un mondial. Il vise un quatrième Grand Chelem consécutif. Ce qu’il a accompli est incroyable. Je l’ai dit, ça fait de lui le favori du tournoi. Il joue prodigieusement. Voir comment il est passé de la terre battue de Roland-Garros au gazon de Wimbledon et au dur de l’US Open était impressionnant à regarder.»

De son côté, Rafael Nadal, toujours aussi embarrassé lorsqu’il s’agit de disserter sur ses exploits, fait néanmoins le métier. En garçon poli et bien élevé. En champion désormais rompu à l’exercice. Contenant tout signe extérieur d’impatience, il répond inlassablement et avec le sourire à la question relative à cette possibilité qui lui est offerte de s’offrir un quatrième Grand Chelem d’affilée. «Je ne sais pas combien d’interviews j’ai données, mais la question est revenue à chaque fois», confirme-t-il. Mais il ne se laisse pas pour autant émouvoir par ce possible rendez-vous avec l’Histoire. Suivant cette ligne philosophique devenue marque de fabrique et consistant à vivre ancré dans l’instant présent et à ne pas regarder au-delà du prochain tour, il répète que non, il ne ressent pas davantage de pression: «A chaque Grand Chelem, j’ai envie de bien faire. Mais je n’ai pas à l’esprit cette idée d’un quatrième titre consécutif.»

Si ce n’est qu’à force de se l’entendre répéter, elle va peut-être faire son chemin. Dans sa tête. Et dans sa raquette. Si Federer ne vient pas la contrecarrer.