L’œil du court

Le Nadal que je préfère joue sur gazon

Le vainqueur de Roland-Garros sera une fois de plus le principal rival de Roger Federer à Wimbledon, estime Marc Rosset dans sa chronique au «Temps»

J’ai gagné une fois un tournoi sur herbe, en 1995 à Halle, en battant Michael Stich en finale. On faisait service-volée les deux. Dix jours plus tard, on perdait tous les deux au premier tour de Wimbledon contre des types qui nous attendaient en fond de court. Je raconte ça pour montrer que les tournois de préparation sur herbe ne disent pas grand-chose de ce qui se passera à Wimbledon. Il ne faut donc pas leur accorder trop d’importance, comme, d’une manière générale, tous les tournois de reprise ou de changement de surface.

A la limite, Roland-Garros a donné plus d’indications. On y a vu un excellent Rafael Nadal, avec un jeu tout à fait capable de s’imposer sur gazon. Pas parce que l’herbe est moins rapide qu’avant, mais parce que lui est devenu un autre joueur. La concurrence progresse, les jeunes montrent enfin leur nez, mais lui s’améliore chaque année! J’ai toujours dit que le Nadal que je préfère est celui qui joue sur gazon, parce qu’il est obligé de rester sur sa ligne et d’être très agressif. Il compte moins sur les erreurs de l’adversaire. Depuis deux ans, le Nadal de Roland-Garros joue aussi comme ça. L’an dernier, il était encore un peu en mode «destructor», mais il a encore fait évoluer son jeu cette année. Dès qu’il mettait un coup long, souvent le long de la ligne, il avançait dans le terrain.

Nadal peut gagner Wimbledon

Il le fait avec une réactivité incroyable: dès qu’il voit que la balle revient un peu haute, un peu courte, il monte. Pour avoir cette réactivité-là, il faut être constamment aux aguets, c’est-à-dire avoir en tête un plan de jeu offensif. Un joueur comme ça, avec son mental, avec en plus une bonne main quand il monte à la volée: bien sûr qu’il peut gagner Wimbledon! Il aurait déjà pu le faire l’an dernier, où il jouait très bien. La seule chose qu’il devait éviter, c’était de tomber sur un très gros serveur comme Gilles Muller. Il est tombé sur Gilles Muller, le Luxembourgeois a fait le match de sa vie et, malgré ça, Nadal a été tout près de gagner.

L’Espagnol a fait le job en défendant tous ses points sur terre battue; à Roger Federer d’en faire désormais de même sur gazon. Je ne doute pas que la victoire de Nadal à Roland-Garros a aiguisé son appétit. J’ai même presque envie de remercier Nadal, car il a sans doute décuplé la motivation de Federer. Ils ont beau dire ce qu’ils veulent, prétendre qu’ils ne font pas une «fixette» sur qui gagnera le plus de Grands Chelems à la fin, on ne compte pas 20 et 17 titres majeurs par hasard. Il faut que ces records titillent votre ego.

Nadal fait plus que titiller Federer depuis une douzaine d’années; il l’oblige à donner le meilleur de lui-même, à progresser constamment, à toujours chercher à s’améliorer. Depuis son retour il y a deux ans, «Rog'» s’est lui aussi réinventé. C’est fabuleux! Je dois avouer que je ne croyais pas cela possible à ce niveau. Federer et Nadal me font penser à Michael Jordan lorsque le tir à 3 points est apparu en NBA: il a dû réfléchir et faire évoluer son shoot pour rester le meilleur.

Deux champions inséparables

Pour rester le meilleur dans son tournoi favori, Federer devra sans doute encore s’améliorer un peu parce que, sur ce que l’on a vu de lui cette année (et il faut avouer qu’on l’a assez peu vu), je le trouve un tout petit peu moins bon que l’an dernier. Est-ce qu’on s’est un peu habitué, alors que sa saison 2017 avait été un éblouissement totalement inattendu? C’est possible… Mais je l’ai quand même senti un peu moins bien physiquement. Contre Del Potro en finale à Indian Wells, il ne doit jamais perdre ce match, mais il le perd, alors on se pose la question…

Federer reste quand même le favori, mais la concurrence sera plus relevée que l’an dernier. J’ai souvent plaidé pour la prise de pouvoir des jeunes; je pense qu’elle peut attendre un tournoi de plus. A Wimbledon, tout le monde a envie de voir une finale Nadal-Federer. Ça fait longtemps qu’ils ne se sont pas affrontés en finale ici sur le Centre Court. La dernière fois, c’était en 2008 et c’était dantesque. On a vu, lorsqu’ils se sont retrouvés en 2017 en finale de l’Open d’Australie, ce que cette affiche apportait au tennis, à l’ATP et à leur rivalité. Le palmarès de Federer y a pris une ampleur supérieure. Il a besoin de victoires sur Nadal, comme Nadal a besoin de victoires sur Federer. Il est difficile de trouver des champions si différents, que ce soit dans le style de jeu, la personnalité, la surface sur laquelle ils s’expriment le mieux. Et pourtant, ils sont d’une certaine manière inséparables. Je ne vois pas un point négatif à leur rivalité, et je ne verrais aucun inconvénient à ce qu’ils se retrouvent en finale le dimanche 15 juillet. Sauf si la Suisse est le même jour, presque à la même heure, en finale de la Coupe du monde de football.

* Ancien joueur de tennis, 15 titres ATP, champion olympique

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