Jeux olympiques

De Nagano à Pyeongchang, vingt ans de curling en Suisse

Jenny Perret et Martin Rios offriront ce mardi après-midi une première médaille (d’or ou d’argent) à la Suisse, prolongeant ainsi l’histoire d’amour entre ce pays et ce sport, née avec le titre des hommes de Lausanne Olympique en 1998

La Suisse tient sa première médaille aux Jeux olympiques de Pyeongchang. Elle doit juste patienter jusqu’à ce mardi après-midi pour savoir de quel métal elle sera faite. Jenny Perret et Martin Rios disputent dès 12h05 (heure suisse) la finale du double mixte en curling contre le Canada après avoir battu, lundi soir, la paire des «athlètes olympiques de Russie» à Gangneung. Ils touchent au but.

«Nous ne le clamions pas sur les toits mais, si nous sommes venus ici, c’est pour l’or et pour rien d’autre», lançait Martin Rios à la fin de la rencontre. Un nouveau titre olympique prolongerait l’histoire d’amour entre la Suisse et le curling. Une idylle née il y a tout juste 20 ans, à Nagano, au Japon.

Conversion nationale

Le souvenir reste gravé dans les mémoires. Après un passage éclair en 1924 à Chamonix, le curling faisait son apparition aux Jeux olympiques. En Suisse, le grand public découvrait une discipline et s’en entichait immédiatement, séduit par les victoires de l’équipe de Lausanne Olympique et la bonhomie de Patrick Hürlimann, Dominic Andres, Diego Perren, Daniel Müller, et Patrik Lörtscher. «Vingt ans! Ça fait un peu bizarre, rigole celui-ci, rencontré le mois dernier à Lausanne. Cela commence à dater, pas vrai?»

Ce n’est pas Peter de Cruz qui dira le contraire. Du haut de ses 28 ans, le skip du CC Genève n’a aucun souvenir de l’exploit de Nagano. «Moi, à l’époque, je jouais au foot…» Mais, parmi les curleurs qui représentent la Suisse à Pyeongchang et que Le Temps a sondés avant leur départ pour la Corée du Sud, il est à peu près le seul dans son cas.

Les autres ont tous une histoire personnelle avec cette médaille d’or. La petite Jenny Perret (26 ans) en fut si inspirée qu’elle a lancé ses premières pierres dans la foulée des JO japonais. Son partenaire Martin Rios – 37 ans, déjà curleur à l’époque – se souvient précisément que ses équipiers et lui avaient tout fait pour conclure rapidement un match afin de voir les derniers ends de la finale. «Mais on n’a pas réussi», sourit-il. Claudio Pätz (30 ans, CC Genève) avait lui assisté au triomphe, en famille, religieusement.

Un effet Jeux olympiques?

Le curling n’a pas attendu les JO pour se développer en Suisse, mais cette médaille d’or a enclenché une nouvelle dynamique, une histoire différente. De Nagano à Pyeongchang, la discipline s’est transformée de fond en comble, jusque dans les yeux du grand public. «En 1998, une personne sur deux ne savait pas de quoi il s’agissait, s’amuse Patrik Lörtscher. Aujourd’hui, non seulement tout le monde connaît la discipline, mais de plus en plus de gens ont déjà eu l’occasion de faire une initiation en sortie d’entreprise…»

Tous les quatre ans, avec les Jeux, le nombre de curleurs en Suisse augmente. Puis il baisse tranquillement et retombe à son seuil de départ

Patrik Lörtscher, médaillé d'or à Nagano

L’ancien joueur, âgé de 57 ans, mesure cette évolution avec son rôle de consultant pour la RTS: «Au commentaire, on peut se montrer de plus en plus pointu. Nous avons largement dépassé le stade de la vulgarisation. Aujourd’hui, les gens s’interrogent sur les options tactiques, plus sur les règles.»

Etrangement, le nombre de licenciés en Suisse n’a par contre guère évolué. Ils demeurent environ 8000, comme en 1998. Le fameux «effet Jeux olympiques» tant fantasmé par les disciplines peu médiatiques n’existerait-il donc pas? «Il ne faut en tout cas pas le surestimer, estime Peter de Cruz. Derrière un enfant qui s’inscrit dans un club, il y a toujours un membre de sa famille qui joue, une initiation à l’école ou un bon copain qui lui a dit de venir.» Patrik Lörtscher, vice-président de la fédération suisse, nuance: «Tous les quatre ans, avec les Jeux, le nombre de curleurs en Suisse augmente. Puis il baisse tranquillement et retombe à son seuil de départ.»

Professionnalisation du sport

Cela n’a pas empêché une transformation en profondeur. Le curling a changé. Ceux qui y jouent ont changé. En matière d’expérience du plus haut niveau, sans juger de la qualité technique ou des résultats, il y a autant en commun entre les skips Patrick Hürlimann et Peter de Cruz qu’entre un joueur de 2e Ligue de football et un pensionnaire de Super League. La professionnalisation du sport est passée par là.

L’équipe de Lausanne Olympique à Nagano? «Quatre gars qui bossaient à côté et n’avaient pas eu le moindre jour de congé pour préparer les Jeux», sourit Patrik Lörtscher. Celle du CC Genève à Pyeongchang? Des athlètes préparés physiquement et mentalement, totalement investis dans leur discipline. «Travailler à 100% en marge du curling, avec les jeunes qui poussent derrière et la concurrence internationale, c’est faire une croix sur le plus haut niveau», lance Peter de Cruz. Ses coéquipiers Valentin Tanner et Claudio Pätz bossent bien quelques heures par semaine, dans un bar et une fiduciaire, mais les priorités sont clairement définies.

«Le curling est longtemps resté un sport un peu figé, aux traditions assez rigides, analyse Ralph Stöckli, médaillé de bronze en 2010 à Vancouver et chef de mission pour Swiss Olympic à Pyeongchang. Mais, ces dernières années, la fédération suisse a fait un gros travail pour entrer dans une nouvelle ère. Regardez les équipes actuelles: ce sont des joueuses et des joueurs jeunes, de vrais athlètes pros.»

Carrières courtes

Ils sont toutefois loin d’amasser des fortunes, vivant chichement des rentes Swiss Olympic, du sponsoring, de soutiens institutionnels ou privés et des primes récoltées lors des tournois. «Aujourd’hui, je ne peux pas envisager de fonder une famille avec mes revenus», reconnaît Peter de Cruz. «Malgré tout, notre situation reste confortable car nous sommes payés pour pratiquer notre passion, rebondit son coéquipier Benoît Schwarz. L’essentiel, c’est de tout bien planifier pour ne pas se prendre une claque le jour où il faut faire une croix sur le sport d’élite.» En clair: il faut prendre le temps de préparer un plan B, et savoir le déclencher au bon moment.

A Pyeongchang, Swiss Olympic table sur deux médailles ramenées par les trois équipes en lice

Patrik Lörtscher avait 39 ans au moment de sa médaille d’or. Il avait bien pu continuer sa vie de curleur jusqu’à cet âge-là; elle n’était pas un frein à ses ambitions professionnelles. Ses héritiers sacrifient tout sur l’autel de leur discipline, mais ils ne sont par contre pas prêts à le faire indéfiniment. «Les carrières sont plus courtes. Certains joueurs arrêtent alors qu’ils n’ont pas encore atteint leur maturité sportive. Je comprends bien les enjeux personnels mais, d’un côté, c’est dommage dans un sport où l’expérience est primordiale», regrette le gestionnaire de fortune.

Des jeunes qui s’entraînent énormément, très tôt et qui arrêtent vite. Voilà qui a bouleversé la routine d’une discipline longtemps structurée autour de sa dimension sociale, avec le rituel de l’apéro, les discussions, la transmission entre anciens et néophytes. «Au moment des JO de Nagano, j’avais sans doute rencontré personnellement la moitié des curleurs de Suisse et joué contre une bonne partie d’entre eux, s’amuse Patrik Lörtscher. Ce n’est pas le cas des meilleurs aujourd’hui. Leur agenda ne les envoie plus aux mêmes rendez-vous que les amateurs. Ils sont presque en permanence en déplacement dans les plus grands tournois.»

Objectif: deux médailles

Cette fracture entre une élite ultra-compétitive et le sport de base est le revers des médailles (cinq aux JO, beaucoup d’autres entre les Championnats du monde et d’Europe). C’était le prix à payer pour demeurer au premier plan international une fois la discipline devenue olympique, ce que toutes les nations n’ont pas su faire.

A Pyeongchang, Swiss Olympic table sur deux médailles ramenées par les trois équipes en lice. Le double mixte en a déjà assuré une, la première de la délégation suisse. Les équipes féminine de Silvana Tirinzoni (CC Aarau) et masculine de Peter de Cruz (CC Genève) entrent en piste mercredi matin (1h en Suisse) avec, également, de sérieuses chances à défendre.

Au fait, qui remporterait le derby lémanique anachronique entre le Lausanne Olympique de la grande époque et le CC Genève de 2018? Patrik Lörtscher se marre. «C’est une bonne question. Les conditions ont changé. Avant, il fallait apprivoiser la glace car toutes les pistes étaient différentes, imparfaites, il fallait développer une certaine sensibilité. Aujourd’hui, les surfaces sont toutes les mêmes et les joueurs peuvent se concentrer sur leur technique…» Et donc? «Sur la glace de Pyeongchang, nous n’aurions aucune chance. Mais sur celle de Nagano millésime 1998, je pense que nous gagnons neuf fois sur dix.» Parole d’un des hommes qui ont fait aimer le curling à la Suisse.


En dates

1998 Sport de démonstration en 1988 et 1992, le curling entre officiellement au programme olympique. Médaille d’or pour la Suisse, représentée par l’équipe de Lausanne Olympique.

2002 L’équipe féminine de AAM Berne prend l’argent, les hommes de Bienne-Touring le bronze à Salt Lake City.

2006 Nouvelle médaille d’argent féminine pour la Suisse, à Turin, cette fois-ci grâce à Flims.

2010 Les hommes du CC Saint-Gall Bär offrent à la Suisse une médaille de bronze à Vancouver.

2018 Apparition du double mixte aux Jeux olympiques de Pyeongchang. La Suisse aligne des équipes dans toutes les catégories.

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