Les corps et leurs mouvements

Comment la nage vint à l’homme

Lire «Héros et nageurs», de Charles Sprawson, est une magnifique invitation littéraire à se plonger dans des temps où les eaux étaient potentiellement le lieu de toutes les métamorphoses, selon le sociologue Pierre Escofet

Novembre. L’air froid de l’aube ne retient plus l’écho du chant triomphal des oiseaux migrateurs. Voici venu le temps des jours trop tôt fanés aux colorations rousses et mauves. Nous manque confusément le son surnaturel du clapotis de l’eau. De toutes les eaux où il est loisible de s’immerger, de plonger, de barboter, de flotter, de se noyer, de régater, de canoter, d’imaginer des abysses monstrueux ou féeriques. Un livre, érudit juste ce qu’il faut pour que passe aussi tout l’envoûtement dont on sait gré à la littérature, nous apprend justement que notre relation désirante aux éléments aquatiques – mers, rivières, lacs, fleuves, gouilles – a une histoire. Avec l’inclassable Héros et nageurs de l’écrivain anglais Charles Sprawson (1992, traduction, Nevicata, 2019), cette aventure passionnante est enfin disponible en français.

Ici, nous avons par exemple sous les yeux le rôle de l’élément qui a le mieux révélé à eux-mêmes certains aristocrates dont le plomb des convenances dans tous les domaines de la vie sociale corsetait si fort l’affluent des pulsions que le contrôle sur soi, à tous moments, menaçait de rompre. Comment se libérer de tous ces amoindrissements du corps et de l’esprit? Par une échappée des imaginations vers les eaux. Et il devient plus évident qu’ils aient pu penser le faire quand on apprend l’une des conditions «sociologiques» de cette possibilité: «Durant des siècles, nous apprend Sprawson, les exemples de nage en Angleterre sont rares et sporadiques. Presque personne ne nageait dans la mer. Quelques-uns dans les rivières. Les exceptions étaient en général le fait d’aristocrates. Seuls ceux qui étaient en mesure de surmonter les superstitions populaires étaient libres de rentrer dans l’eau. Qui le faisait était tenu pour excentrique.» Les eaux où l’on s’immerge, longtemps, ont été un privilège dandy. Une libéralité tout aristocratique.