La perspective n'est pas du goût de tous, mais elle semble tellement inéluctable qu'autant s'y préparer: aux Jeux de Sydney, en septembre prochain, les épreuves de natation risquent de ressembler à d'étranges alignements de femmes et d'hommes-grenouilles tout de noir vêtus. Des nageuses et des nageurs revêtus de ces nouvelles combinaisons intégrales qui déferlent sur les bassins depuis leur homologation par la Fédération internationale de natation (FINA) en octobre dernier, et avec une frénésie croissante à mesure que l'échéance olympique approche.

Les championnats de Suisse de natation, qui se déroulent depuis jeudi et jusqu'à dimanche à Vevey, donnent un avant-goût d'un phénomène qui n'épargne pas les nageurs helvétiques. Tous les participants ne sont certes pas équipés de ces maillots de nouvelle génération pour la simple raison qu'ils ne sont pas encore commercialisés. Mais ils sont plus nombreux que l'an passé, même dans certaines séries éliminatoires comme le papillon, à revêtir l'Aquablade de Speedo, version courte (avec bretelles et jusqu'aux genoux) de la combinaison intégrale. Vu le prix de celle-ci (entre 500 et 700 francs), seule la petite élite des nageurs de l'équipe nationale a le privilège d'en avoir une – voire plusieurs pour les plus chanceux – qu'ils utiliseront peut-être d'ici à dimanche. Surtout ceux qui n'ont pas réussi à se qualifier pour Sydney et qui espèrent décrocher à Vevey leur billet pour les championnats du monde de 2001 au Japon.

Les Yves Platel, Karel Novy et autres Christophe Bühler ont reçu de leur sponsor respectif le précieux équipement lors des championnats d'Europe d'Helsinki, en juin dernier. Les fabricants avaient profité de cette dernière grand-messe d'avant JO pour distribuer officiellement leurs produits. Même Arena qui, dans un premier temps, avait refusé de suivre ses concurrents sur ce terrain médiatico-commercial. Depuis, ils portent leur combinaison avec un plaisir variable, selon leur discipline, et essayent de répondre à cette question cruciale: quelle combinaison leur permettra de briller à Sydney? Quelques réponses glanées autour du bassin du Vevey-Natation.

Pour Yves Platel, nageur du club et sélectionné pour le 400 m 4 nages et le 200 m 4 nages, la combinaison donne l'impression d'avoir les jambes plus haut dans l'eau. «En brasse, en revanche, j'ai l'impression d'un frein quand j'arme la jambe.» Raison pour laquelle il ne la portera sans doute pas pour le 400. «Sur le 200, par contre, comme la distance en brasse est moins grande, peut-être la mettrai-je. Je verrai pendant les séries.» L'aspect psychologique de la combinaison ne lui échappe pas: «Quand tu la portes, les gens te regardent, surtout si tu es le seul. Tu as presque l'obligation de nager plus vite», explique-t-il en attendant sa série.

Karel Novy, médaille de bronze lors des championnats d'Europe de Lisbonne en décembre 1999, n'est pas dupe non plus sur les vertus réelles ou supposées de la nouveauté. Selon lui, des nageurs ont associé leur performance au port de la combinaison et se sentent obligés de briller dès qu'ils la remettent. Sur 50 m papillon à Helsinki, il a battu deux fois le record de Suisse avec celle qu'Arena venait de lui fournir: le matin dans les séries, et l'après-midi en finale. «Je me suis senti plus serré, plus haut sur l'eau, et je me suis dit que ça aidait. Mais en crawl, j'ai eu l'impression de perdre mon équilibre.» Qualifié à Sydney pour le 100 m libre et le relais 4x100 m 4 nages, son choix «définitif» est donc fait: il nagera rasé.

Christophe Bühler, lui, considère que c'est au départ que la combinaison produit ses effets positifs. Voire avant, sur le plot de départ. Il se souvient d'une course récente où, quasiment seul en maillot traditionnel au milieu de concurrents couverts des chevilles jusqu'au cou, il a dû surmonter un complexe d'infériorité avant de s'élancer. «Comme quoi, c'est beaucoup dans la tête que ça se passe», dit celui qui s'élancera sur le 50 m libre à Sydney. «En Australie, je nagerai avec la combinaison courte (jusqu'au genou), en plus de me raser le corps pour me sentir bien lors de l'échauffement.»

Côté femme, Flavia Rigamonti pense s'en remettre aux vertus de l'Aquablade à Sydney sur 800 libre. «La combinaison intégrale de Speedo m'empêche de respirer», explique la médaillée d'or des championnats d'Europe d'Helsinki sur la distance, qui ne rejette pas pour autant l'idée de trouver le modèle ad hoc.

Remo Lütolf, lui, cultive sa différence. Sur 100 m brasse et dans le relais 4x100 m 4 nages (brasse) à Sydney, le récent médaillé de bronze du 50 m brasse des championnats d'Europe d'Helsinki nagera avec une combinaison longue. Son mouvement de jambe, d'amplitude réduite par rapport à d'autres, ne lui fait pas ressentir cette impression de frein décrite par Yves Plattel. En Suisse, il est le premier à avoir porté une combinaison intégrale, mais s'inquiète de la frénésie qui entoure les bassins: «Les gens vont croire que c'est grâce à elles qu'on nage plus vite, alors qu'elle rentre pour une infime partie dans le résultat final.»