Carnet noir

Naim Süleymanoglu était vraiment fort comme un Turc

Triple champion olympique, emblème de la minorité turque de Bulgarie, l’ancien haltérophile est décédé le 17 novembre à 50 ans. Il restera l’un des sportifs les plus emblématiques de la fin du XXe siècle

«Lorsque je ne pourrai plus marcher, vous me porterez», disait-il. Mais c’est son cercueil que ses admirateurs ont porté dimanche. Naim Süleymanoglu est mort le 17 novembre à l’âge de 50 ans, des suites d’une grave insuffisance hépatique. Bien sûr, l’ombre du dopage plane, comme souvent lorsqu’un champion meurt prématurément et comme toujours lorsqu’il s’agit d’haltérophilie et des années 1980-1990.

«L’Hercule de poche»

Il était peut-être écrit que la vie de Naim Süleymanoglu serait courte, comme l’était sa taille: 1,47 m, aux limites du nanisme. Un corps étonnant, doté d’une force prodigieuse. Son exceptionnelle vitesse d’exécution et la petitesse de ses bras (de levier) lui permettaient de brandir, bouche bée mais sans qu’aucun son ne s’en échappe, plus de trois fois son propre poids (60 kilos). «L’Hercule de poche», son surnom en Turquie, était l’un des sportifs les plus emblématiques de la fin du XXe siècle, de son histoire, de ses luttes, de ses enjeux et de ses dérives.

Politique d'intégration forcée

Lorsque le monde du sport découvre le phénomène, il a 15 ans et remporte son premier titre de champion du monde. Il s’est d’abord essayé à la lutte mais s’est orienté à 9 ans vers l’haltérophilie sur les conseils de l’entraîneur Enver Türkileri. L’année suivante, il bat le premier de ses 46 records du monde. Il s’appelle alors officiellement Naim Suleimanov. Issu de la minorité turque de Bulgarie, il subit la politique d’intégration forcée imposée par Todor Jivkov. Alignée sur Moscou, la Bulgarie boycotte les Jeux de Los Angeles en 1984 et lui fait rater une médaille d’or qui lui tendait les bras.

En 1985, des rumeurs côté turc comme côté bulgare font état de sa volonté de s’enfuir. Les Bulgares le surveillent de près lors des déplacements et, en cas de doute, s’abstiennent de l’envoyer à certaines grandes compétitions. Les Turcs, eux, commencent à préparer un plan qu’ils mettront un an à exécuter.

Retour triomphal en Turquie

En décembre 1986, Naim Süleymanoglu remporte un nouveau titre mondial à Melbourne. Dans la liesse générale, il s’enfuit, se réfugie dans un restaurant, en sort par la fenêtre des toilettes et saute dans une Datsun jaune qui l’attend. C’est Midnight Express à l’envers. Les Turcs le cachent dans une mosquée, puis dans une villa, puis à l’ambassade. Le premier ministre, Turgut Özal, ordonne de le rapatrier immédiatement. Le fugitif est acheminé par avion de ligne jusqu’à Londres, d’où le jet privé du premier ministre le ramène finalement, et triomphalement, en Turquie.

Il change de nom, de nationalité, mais ne sait pas parler le turc et, sur plainte de son ancien pays, est suspendu par la Fédération internationale d’haltérophilie. L’affaire se règle au bout d’un an, à l’amiable: 1,2 million de dollars en cash apporté en voiture près d’Edirne, à la frontière entre les deux pays.

Déclaré trésor national

Sa première participation aux JO de Séoul éclipse, en Turquie tout au moins, la rivalité entre Carl Lewis et Ben Johnson. Naim Süleymanoglu, à qui l’on vient de diagnostiquer une hépatite et qui souffre du dos, carbure au café, au point de passer près d’un contrôle positif à la caféine! Il offre à la Turquie sa seule médaille d’or et son premier titre olympique depuis Mexico 1968. Il est déclaré trésor national, le jour de son retour des Jeux est férié dans tout le pays et son défilé dans les rues d’Ankara, perché sur un camion, est alors considéré comme la plus grande célébration de masse de l’histoire de la Turquie.

Il conserve son titre en 1992 à Barcelone (320 kg) et vise le triplé aux Jeux d’Atlanta en 1996. Personne n’a jamais réussi pareil exploit. Face à lui, le Grec Valerios Leonidis vient de lui ravir l’un de ses records du monde. Alors que le contentieux de l’Egée exacerbe les tensions entre la Grèce et la Turquie, les deux adversaires se respectent et s’apprécient. Leonidis, dont les grands-parents sont originaires de Trabzon, devise volontiers, en turc ou en russe, avec son adversaire. Il est fier de pouvoir se confronter à la légende de son sport, qui, de son côté, apprécie de voir arriver un rival capable de l’obliger à dépasser ses limites. Ce n’est pas qu’une formule.

Duel dantesque avec le Grec Valerios Leonidis

Le concours est dantesque. Même ceux qui n’aiment pas l’haltérophilie s’en souviennent. Süleymanoglu, en tête après l’épreuve de l’arraché, demande 185 kg, 2 kilos de plus que le record du monde de Leonidis. Il soulève la barre et porte son total à 332,5 kg. Double record du monde (épaulé-jeté et combiné). Le petit Turc désigne son plexus puis pointe son index vers le plateau, comme pour dire: «Ici, c’est chez moi.» Leonidis ne s’avoue pas vaincu: 187,5 kg. Nouveau record du monde. Süleymanoglu revient sur la plateforme, verrouille ses prises et lève à son tour 187,5 kg, record du monde du combiné (335 kg).

Alors Leonidis essaie encore. Il arrache la barre du sol mais ne parvient pas à se redresser. Le camp turc explose de joie. Süleymanoglu, qui n’a pas voulu voir la scène et est allé se retirer dans les vestiaires, comprend qu’il est triple champion olympique. En moins de cinq minutes, quatre records du monde ont été battus. Juan Antonio Samaranch, qui a eu vent que l’histoire était en train de s’écrire, arrive en catastrophe pour remettre les médailles. Juste avant, Leonidis est venu féliciter son vainqueur. «Tu es le meilleur.» «Non, nous sommes les meilleurs», lui répond le Turc.

Déclin et excès

La suite sera moins glorieuse. Naim Süleymanoglu ambitionne une quatrième médaille d’or à Sydney en 2000. Hors de forme, il échoue. Qu’importe, la Turquie s’est trouvé un Naim 2, Halil Mutlu, même gabarit, mêmes origines, même palmarès (champion olympique 1996, 2000 et 2004). Süleymanoglu pense que la présidence de la Fédération turque d’haltérophilie lui est promise mais c’est une autre histoire. Il tente la politique, sans plus de succès. Abuse de l’alcool, du tabac, du sexe. Sa santé se dégrade.

Il y avait moins de monde dimanche à Istanbul pour ses funérailles que pour sa médaille d’or de Séoul en 1988. Mais il y avait Valerios Leonidis. Une dernière fois, l’éternel second s’est incliné. Et a déposé un baiser sur le cercueil.

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