Lorsque Mauro Lustrinelli est apparu dans la fenêtre de vidéoconférence, mardi dernier, il n’avait pas trop envie de s’épancher au sujet du match contre la France prévu six jours plus tard. Question d’horizon. Le sélectionneur de l’équipe de Suisse des moins de 21 ans ne vit légitimement que pour le prochain match (en l’occurrence contre l’Azerbaïdjan, gagné 2-1 au bout du suspense ce jeudi).

Les amateurs de football eux, en s’intéressant aux compétitions de jeunes, se projettent forcément un peu sur l’avenir. Les résultats de la Nati espoirs préfigurent-ils ceux de l’équipe A à moyen ou long terme? Forcément, la question est d’autant plus agréable à soupeser quand les victoires s’enchaînent. C’est le cas en ce moment.

L’équipe de Suisse M21 a négocié une campagne qualificative pour l’Euro 2021 impressionnante. Elle a gagné chacun de ses neuf premiers matchs, elle a marqué 25 buts, elle n’en a encaissé que 5. Ce lundi à Caen (21 heures), elle défie, pour compléter son sans-faute, une équipe de France armée d’une «quarantaine de joueurs qui ont le niveau Ligue des champions ou Europa League» (dixit Mauro Lustrinelli). Ce sera dur, bien sûr. Mais elle l’a déjà battue. C’était en novembre 2019, dans le monde d’avant, devant 9000 spectateurs et 200 recruteurs, par trois buts à un et malgré la domination adverse.

Pour le plaisir

Avant même la revanche, la Suisse est déjà qualifiée pour l’Euro, qui réunira 16 équipes en Hongrie et en Slovénie en mars prochain. Ce n’est pas si fréquent. Elle n’a participé qu’à trois des 22 éditions de la compétition. La dernière fois, c’était en 2011, au Danemark, dont elle était revenue parée d’argent (après sa défaite en finale contre l’Espagne de David De Gea, Thiago Alcantara, Javi Martinez) et de confiance en l’avenir: oui, la génération de Yann Sommer, Granit Xhaka, Xherdan Shaqiri ou encore Admir Mehmedi pourrait bientôt incarner des espoirs inédits pour la «vraie» Nati. Près d’une décennie plus tard, la prophétie n’a pas été démentie.

Lire aussi: «Les M21 sont une vitrine de notre football»

Quid de leurs successeurs? «Ce qu’on peut dire, c’est que nous avons une belle équipe, avec de bons joueurs, déroule prudemment le Vaudois Dan Ndoye (20 ans), interrogé avant qu’il ne doive quitter ses coéquipiers à la suite d’un test positif au Covid-19. C’est probable que certains feront un jour le grand saut vers l’équipe A. Mais combien, et lesquels, c’est impossible à dire, et pour être honnête, c’est une question que l’on ne se pose pas. La meilleure manière de progresser, c’est de simplement aborder les choses comme elles viennent, en gardant le simple plaisir de jouer au football et sans se mettre trop de pression.»

Ce n’est pas son sélectionneur qui va le contredire. «Tout le monde me demande si nous tenons la nouvelle génération dorée du football suisse, soupire Mauro Lustrinelli. Je réponds que nous avons des joueurs très prometteurs, mais je crois surtout qu’avec le niveau de notre formation, à l’heure actuelle, nous sommes capables de construire une belle équipe espoirs en permanence. Prenez la génération précédente, avec Denis Zakaria, Nico Elvedi, Cédric Itten… Elle n’était pas mal non plus!»

Lire également: Autant y aller au panache

De toute façon, l’ancien international (12 sélections) préfère recadrer le débat sur le court terme: son job n’est pas de spéculer sur le futur de l’équipe de Suisse, mais de préparer ses hommes pour l’Euro – ah non, pardon: pour affronter la France. Question d’horizon: «Il faut bien comprendre que chaque rencontre nous offre une nouvelle occasion d’affiner nos principes de jeu, de renforcer notre identité», dit-il.

«Je dirais que notre football est efficace, dans tous les sens du terme, rebondit Dan Ndoye, joueur de couloir porté vers l’avant. Nous nous créons beaucoup de chances de but, nous en concrétisons pas mal, et nous n’en concédons pas trop. Par ailleurs, on sent bien que le coach est un ancien attaquant: il a toujours un petit conseil pour améliorer nos phases offensives, et cela nous permet d’évoluer.»

Déjà neuf mercenaires

C’est aussi le sens de l’histoire, tel que défini par Pierluigi Tami, directeur des équipes nationales au sein de l’Association suisse de football et donc garant de transitions sereines entre les différentes catégories d’âge. «Tactiquement, chaque sélectionneur est libre de faire ce qu’il veut, fait remarquer Mauro Lustrinelli. Actuellement, Vladimir Petkovic privilégie un système à trois défenseurs, tandis que moi j’en aligne quatre, et personne ne me demande de changer. En revanche, Pierluigi nous demande d’imposer notre jeu, d’évoluer avec enthousiasme et caractère, et de soigner l’esprit d’équipe. Ce sont les valeurs qui doivent réunir les différentes générations d’internationaux.»

Lire aussi: L’équipe de Suisse s’offre une finale contre l’Ukraine

Mission accomplie, à en croire Dan Ndoye, qui souligne «l’envie de retrouver les autres» qui l’anime à chaque rassemblement. D’autant que les jeunes footballeurs savent que leurs performances avec la Nati espoirs sont scrutées et qu’elles peuvent contribuer à lancer leur carrière. Il fut un temps, pas si lointain, où l’équipe nationale, la vraie, ne comptait dans ses rangs qu’une poignée de mercenaires évoluant à l’étranger. Ils sont aujourd’hui neuf sous les ordres de Mauro Lustrinelli.

Dan Ndoye, lui, a quitté le Lausanne-Sport pour l’OGC Nice (deux clubs liés par leur propriétaire commun, Ineos) alors qu’il n’avait ni fêté ses 20 ans, ni joué le moindre match dans l’élite du football suisse. Depuis, il a signé huit apparitions en Ligue 1 française et ne regrette rien. «Chaque carrière est différente et je ne pense pas que partir jeune soit la meilleure option pour tout le monde. Mais dans mon cas, je sentais que le projet sportif était idéal pour mon développement.»

Sur la Côte d’Azur, il côtoie notamment Jeff Reine-Adélaïde, un des grands espoirs du football tricolore qui attend la Suisse ce lundi à Caen. «Bien sûr que nous avons parlé du match, rigole le Vaudois. Mais aujourd’hui, nous n’avons aucun complexe à nourrir. C’est nous qui avons gagné la première confrontation et qui sommes en tête. Oui, la France dispose d’une très belle équipe, mais nous sommes au même niveau. Nos adversaires auraient tort de penser le contraire.»