Cette semaine lui a paru longue déjà. Le pire, c’est qu’elle ne sait pas combien de temps tout cela va durer. Bien sûr, comme tout le monde, cette épidémie l’inquiète. Mais une autre angoisse peu à peu l’envahit. Comment va-t-elle pouvoir rester en forme? Au téléphone, Ludivine le répète: «Il faut que je continue à prendre soin de moi-même.» Cette infirmière, également professeure de fitness, affirme avoir besoin d’une pratique sportive quotidienne pour se sentir bien. Le sport en salle lui offre la possibilité de socialiser et celui effectué en montagne lui permet de se réaliser personnellement. Par conséquent, elle vit le confinement recommandé depuis le 13 mars par les autorités suisses comme un véritable calvaire.

«Je fais du sport depuis que je suis née! L’alpinisme est devenu une drogue. M’en passer est difficilement supportable», confie-t-elle. Elle ne le cache pas, l’effort physique fait naître en elle une forme de dépendance. «Certains doivent pallier leur manque par des substances, la mienne, c’est le sport. Pour moi il est important d’en faire plusieurs fois par semaine à un rythme soutenu. Sinon, je suis mal psychologiquement.»

La situation de crise que l’ensemble de la population traverse en ce moment comporte une injustice à travers son prisme de sportive: que les kiosques à tabac puissent demeurer ouverts alors que sa salle de fitness a dû fermer. Bientôt, elle tournera en rond. Mais pour l’heure, elle cherche des subterfuges afin de pallier le manque d’effort physique. Sur sa terrasse, elle a installé un vélo d’appartement. A côté, un tapis et des poids permettront de varier les exercices et elle envisage d’effectuer des allers-retours sur ses escaliers afin de simuler le dénivelé qu’elle aurait effectué en montagne.

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Des sensations de bien-être

Comme les autres intervenants, Ludivine témoigne sous un nom d’emprunt. Car ses révélations sont intimes, mais aussi parce qu’elle ne sait pas jusqu’à quand elle pourra respecter les règles de conduite recommandées pendant la pandémie. Elle fait partie de ceux qui ont goûté à l’ivresse de l’effort physique et ont du mal à s’en passer subitement. Parfois considérée comme une drogue, l’activité sportive peut procurer des sensations de bien-être et d’extase qui se rapprochent de la consommation de stupéfiants. Par conséquent, l’accoutumance peut s’installer, ceci de manière plus ou moins prononcée selon les individus.

«Le besoin se manifeste au niveau du cerveau. Il peut se révéler comme une nécessité de se retrouver dans un état qui est connu. Ne plus pratiquer correspond donc à perdre ses repères et son identité», soutient Gérald Gremion, médecin du sport au CHUV. Pour le spécialiste, ce n’est pas l’endorphine, ni l’adrénaline ou la dopamine qui sont recherchées dans une pratique sportive poussée, mais plutôt une image de soi.

Sur son blog, la grimpeuse suisse Nina Caprez, confinée elle aussi, compare cependant ses sensations d’escalade avec un shoot: «Lorsque les gens essaient d’expliquer les effets de la défonce, je ne vois aucune différence avec l’escalade sur le rocher. Le fait de grimper change mes perceptions: mes yeux sont grands ouverts, mes pupilles sont énormes – même en plein soleil –, ma respiration est calme malgré l’effort physique et mes muscles ne connaissent pas la fatigue. J’ai l’impression d’être devenue un magicien, d’avoir des super-pouvoirs. Chaque geste est naturel, fluide et me guide vers le sommet.»

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Braver l’interdit

Mais alors que la Suissesse respecte le confinement et affirme même y voir des aspects positifs, d’autres s’évadent, prétextant une exagération des mesures imposées à la population. «Je ne me suis jamais blessée, je ne vois pas pourquoi je le ferais maintenant», souligne Laura. Cette randonneuse ne se dit pas forcément accro à l’effort, mais sortir en montagne est, pour elle, une prise d’oxygène dont elle ne peut se passer. Bien sûr, elle a entendu les injonctions des autorités priant la population d’éviter de sortir et de pratiquer des sports à risque afin de ne pas surcharger les hôpitaux en cas d’accident. Mais l’appel des cimes a été trop fort.

Un matin, lasse, elle a décidé d’aller quand même en montagne. Il a toutefois fallu qu’elle fasse preuve de stratégie pour assouvir son besoin de grand air: partir tôt pour éviter de se faire voir et prendre une voiture afin de ne croiser personne dans les transports en commun. «J’avais l’impression de braquer une banque», relate-t-elle. C’est à pas de loup qu’elle a parcouru le dénivelé dont elle avait besoin. Cependant, une fois le sommet atteint, elle se souvient avoir été envahie par un sentiment inédit: «J’ai culpabilisé», témoigne la jeune femme. La neige avait beau être parfaite et les conditions idéales, la skieuse était tiraillée entre son malaise et l’envie de profiter d’un instant unique: «J’étais seule au monde. Même les montagnes autour de moi étaient désertées. C’était la première fois que je ne voyais pas de smog au-dessus de Chamonix. Du sommet, j’ai même entendu le bruit de la rivière, alors que d’habitude c’est celui des voitures dans la vallée qui résonne. Mais je n’avais pas le droit d’être là», se souvient-elle.

Dimitri* a aussi refusé de se plier aux restrictions. Il n’en est pas fier, dit-il, mais il ne cache pas qu’il le refera. «J’avais besoin de tourner ces jambes», justifie-t-il. Il a donc pris son vélo et en catimini il s’est glissé dans cette nature interdite depuis plus de dix longs jours. Le cycliste s’était mis deux règles en tête: ne pas être vu et ne pas se blesser. Comment l’a-t-il vécu? «J’ai adoré ce sentiment qui t’oblige à être pleinement dans le contrôle de ce que tu fais: de ne pas avoir le «droit à l’erreur.»

Un équilibre psychique

Bien qu’elle avoue envisager par instants de demander une dérogation, Ludivine, elle, respecte les mesures de confinement. Elle surveille cependant toute forme de négligence venant de sa part: «Faire du sport implique une discipline, si on s’en défait, on part dans un cercle vicieux», commente-t-elle. Négliger la cadence sportive qu’elle s’impose depuis des années lui vaut une vague de culpabilité. Elle poursuit: «Pour mon travail et mon quotidien, je tiens à garder la forme. Pour moi c’est agréable d’avoir un bon entraînement afin d’effectuer de longues sorties autant à vélo qu’en montagne. Ces séances sont parfois difficiles, mais je m’accroche malgré la souffrance ressentie, car je ne veux pas régresser.»

Ludivine tient aussi à préserver sa silhouette: «Etre bien dans mon corps contribue à un bon équilibre psychique. Mon idéal est de garder un poids de forme avec une bonne alimentation et une hygiène de vie très saine. C’est ainsi que je me sens bien.» Elle regrette aussi de ne plus pouvoir publier ses images alpines sur les réseaux sociaux: «La reconnaissance des gens me touche beaucoup. Et l’admiration qu’ils me portent me va droit au cœur», confie-t-elle.

Aujourd’hui toutefois, Ludivine se sent tendue. «Je suis contente qu’on puisse bénéficier d’un minimum de liberté en Suisse, malgré la situation actuelle. Car j’appréhende beaucoup le confinement strict.» Certes, la situation imposée par la pandémie pourrait être l’occasion de reposer son corps. Mais elle ne parvient pas à se faire à cette idée: «C’est mon besoin. Je dois garder le rythme. Sinon, je ne suis plus la Ludivine dynamique et positive que les gens connaissent.»