Andre Agassi n’avait pas encore jailli d’un corridor sombre que, déjà, l’ovation grondait. Costume élégant, sourire bienveillant, des baisers par milliers, le champion a foulé le central avec légèreté, comme s’il lui accordait une faveur, entouré d’un halo de sagesse. Un éclat de joie. Presque une apparition divine.

L’US Open l’a célébré, non prosaïquement pour ses états de service, mais pour son dévouement en faveur de l’enfance déshéritée, sa «seule raison de vivre», à travers une fondation éponyme. Ovation pour l’idôle magnanime, délivrée de sa morgue et de ses frusques pouilleuses pour devenir une sorte de bonze tibétain, étreint de grâce et de félicité. Entre deux hommages, le kid éternel a pris le temps de raconter sa vie.

– Qu’avez-vous ressenti en foulant le central?

– Une sensation grisante que je n’avais jamais connue. Quel bonheur d’entrer ici sans avoir à penser si je suis prêt, si j’ai un bon feeling. Vous n’avez pas idée du nombre de fois où je suis monté sur ce court un peu fatigué, un peu blessé, un peu soucieux, un peu distrait. Il n’y a aucun endroit où se cacher, dans cette arène. J’y ai vécu et péri des centaines de fois, et j’ai embarqué beaucoup de gens avec moi.

– La compétition ne vous manque-t-elle pas?

– Devant ma télévision, je l’apprécie à sa juste valeur. Je saisis pleinement la chance qui est la mienne d’être assis dans un canapé (rire). Le tennis est un sport oppressant, lunatique. Depuis que je n’ai plus à endurer cette tension dramatique, je vis mieux. Je suis à l’écoute, je suis d’humeur égale. J’étais beaucoup trop exigeant avec moi-même, je crois, pour vivre ce sport sereinement.

– Le tennis était-il plus oppressant à votre époque?

– Bien au contraire! Ma force, c’était la rapidité. J’avais cette faculté rare d’imprégner une cadence soutenue. Aujourd’hui, tous les joueurs en sont capables. Je les trouve extraordinairement rapides, costauds et endurants. Je vais vous dire: je suis bien content d’être vieux.

Roger Federer a fini par remporter Roland-Garros, dix ans après vous. Comment avez-vous vécu cet accomplissement?

– C’était un pur plaisir! J’aurais trouvé criminel (sic) que Roger ne gagne jamais à Paris. Il avait besoin de ce sacre, non pour son ego, mais pour ancrer son œuvre dans la postérité. Depuis toujours, l’Histoire foisonne de champions qui, à un objectif près, mais un objectif obsédant, n’ont pas obtenu la reconnaissance qu’ils méritaient. Je suis persuadé que Roger, au fond de lui, le savait. Personne n’a jamais considéré Roy Emerson comme l’égal de Rod Laver, malgré ses titres du Grand Chelem. Laver, lui, a gagné partout. Les jeunes ne cessent de le citer en exemple. Il en ira de même avec Roger.

– Dans votre cas, le tennis n’était pas une vocation, mais le projet de votre père. Comment avez-vous connecté cette contrainte avec votre propre désir?

– Mes débuts sur le circuit, puis ma décadence, ont montré que je jouais un peu à contrecœur. J’ai reçu des leçons de vie, de dures leçons. Je n’ai jamais cherché à cacher ce que je ressentais. J’ai vécu avec mes émotions, sans tricher. Certains jours, j’ai eu des colères et des peurs terrifiantes. D’autres fois, j’ai eu des inspirations fulgurantes. Jamais je n’aurais pérennisé cette inspiration au plus haut niveau si, un jour, mon approche n’avait pas changé. Si le tennis n’était pas devenu mon projet.

– De quelle manière l’est-il devenu?

– Je suis devenu un joueur de tennis à l’âge de 27 ans, après avoir chuté à la 147e place mondiale. Avec Brad Gilbert, mon coach, nous nous trouvions dans un hôtel de Stuttgart. J’avais encore perdu. Soudain, Brad a dit: «Nous ne sortirons pas de cette chambre tant que tu n’auras pas donné un sens à ta carrière. Tu es trop bon pour que je te laisse poursuivre dans cette impasse. Trop bon en tant que personne.» J’ai regardé par la fenêtre. J’ai vu des voitures avec les phares allumés, et j’ai pensé que toutes, elles non plus, ne suivaient pas forcément la direction qu’elles avaient choisie. Je devais juste donner un sens. Je ne savais toujours pas où le tennis me conduirait mais, cette fois, j’avais décidé de ne pas m’en soucier. La destination devenait moins importante que le cheminement. Ce fut une route longue et enrichissante.

– Depuis deux ans, vous consacrez l’essentiel de votre temps à l’éducation des enfants, vous qui détestiez tant l’école. Quel regard le «kid» de l’époque porterait sur le grand sage d’aujourd’hui?

– Probablement qu’il serait fier. L’inverse est moins évident (rire). A l’académie de Bollettieri, j’étais malheureux et révolté mais, en même temps, ma huitième année scolaire restera sans doute… les trois plus belles années de ma vie (ndlr: Agassi, fêtard impénitent, a mis trois ans pour passer en neuvième). Je ne suis pas totalement à l’aise avec certains souvenirs, avec certaines attitudes. Mais ce fut une construction. J’ai grandi, et je continue de grandir. Pas à pas, jour après jour. Inlassablement. C’est un choix de vie. Toute montagne est petite, pas à pas.

– Pourquoi ce besoin soudain d’aider les enfants?

– Je ne suis pas celui que vous croyez (sourire). Plus je suis devenu un privilégié, plus j’ai cherché un moyen d’aider les jeunes. J’ai toujours su que je le ferais. Depuis que j’ai 17 ans, 18 ans. Au début, j’ai commencé par procurer des vêtements, des logements, et des cours d’appoint. Mais j’ai réalisé que le vrai changement, c’était l’éducation. Je devais ouvrir des écoles, autant que possible. Ce projet, c’était le mien. C’est toute ma vie. C’est ce dont je suis le plus fier.

– Continuez-vous votre propre éducation?

– J’apprends tous les jours. Tous les jours.