FOOTBALL

Neuchâtel Xamax change de fief et de patriarche

L'ouverture du nouveau stade de la Maladière symbolise la croisée des chemins entre deux hommes qui s'apprécient peu, mais se ressemblent.

Si pareils, si différents. Sylvio Bernasconi, l'homme qui permet à Neuchâtel Xamax de revoir le jour, et Gilbert Facchinetti, celui grâce auquel le club brilla de mille feux dans les années 80, ne se causent plus trop. Le premier président, débordé avant l'inauguration de la nouvelle Maladière, ce dimanche face à La Chaux-de-Fonds, a mieux à faire; le second, figure historique des «rouge et noir», n'est plus guère écouté. Les temps changent, le foot avec. Gentiment, les valeurs familiales s'effacent devant les lois de l'économie. N'empêche qu'à trente ans d'intervalle, les deux entrepreneurs auront appliqué une recette similaire.

«Facchi, ancien joueur, est parti du terrain pour arriver dans le monde des affaires. Bernasconi, c'est le contraire», nuance Jean-Claude Baudoin, président du Parti libéral neuchâtelois et proche du club depuis toujours. «Sylvio n'est pas Gilbert. Mais deux générations plus tard, il sollicite les mêmes réseaux, emploie les mêmes méthodes.» Autrement dit: il profite de son statut de leader cantonal ès bâtiment pour draguer les partenaires, les inciter à investir dans le club. «Nous sommes revenus à l'époque où, lorsqu'un tunnel ou un hôpital se construit dans la région, les gens se disent que Xamax s'apprête à engager un nouvel attaquant», synthétise un journaliste local.

Autre point commun, prépondérant, entre «le Sylvio» d'aujourd'hui et «le Gilbert» d'hier: l'épaisseur du matelas. Forts de leur assise financière actuelle ou passée, les mécènes ont le portefeuille généreusement perméable. «Je ne vous dirai jamais combien j'ai mis de ma poche parce que quand on aime, on ne compte pas», ressasse l'ancien, avant de préciser: «J'ai dépensé tout ce que j'ai pu et beaucoup plus que ce que j'avais prévu.» L'addition s'élèverait à plus de 50 millions de francs depuis 1979, année où il accéda à la présidence. «Le vieux peut encore suivre une séance mais de l'argent, j'en ai assez sorti. Je laisse les jeunes s'en charger», conclut-il.

Intronisé à la tête de la SA fin juin 2005, le successeur mène à son tour grand train. Pour commencer, il a fallu effacer l'ardoise - 3,6 millions - laissée en moins de deux ans par le Cannois Alain Pedretti. «Le club était géré de façon catastrophique depuis dix ans», grommelle Bernasconi. «Pedretti était un malhonnête et, auparavant, Facchinetti ne faisait plus l'affaire. Il ne m'a laissé que des dettes. A un moment, il faut savoir tourner la page.»

Désireux d'affirmer son emprise, de balayer un passé récent pénible, l'homme fort du présent regarde vers l'avenir. «C'est quelqu'un de très ambitieux, direct et honnête», explique son ami Jean-Claude Baudoin. «Peut-être est-il parfois trop directif mais tant que c'est au service du club, ça fonctionne. Il a toutes les cartes en main pour tirer Xamax vers le haut.»

Nullement découragé par la relégation en Challenge League au printemps dernier, le président a redoublé d'ardeur. S'appuyant sur la manne engendrée par la nouvelle Maladière, bijou à la construction duquel les entreprises Bernasconi et Facchinetti ont contribué, il présente cette saison le budget le plus élevé de deuxième division - sept millions. Et comme du temps où Facchi et ses amis réunissaient 600000 francs en quelques semaines pour s'offrir les services de Heinz Hermann, footballeur le plus cher du pays dans les années 80, Sylvio Bernasconi vient de démontrer sa capacité à frapper fort sur le marché des transferts. «Outre l'aspect sportif, faire venir Pascal Zuberbühler à Neuchâtel constitue un coup médiatique et marketing très intelligent», estime Walter Fernandez, joueur du club entre 1990 et 93, qui a eu affaire aux deux hommes en qualité d'agent depuis 2001. «En convaincant un gardien international en fin de carrière, mais qui a encore un Euro en vue, le président a eu le nez creux. Il a donné aux gens un signe d'ambition et de stabilité.»

Bernasconi le Tessinois et Facchinetti l'Italien sont tous deux de vrais Neuchâtelois. «L'un comme l'autre sont des hommes de parole qui fonctionnent aux coups de cœur», observe Michel Favre, vice-président de la SA xamaxienne et président du conseil d'administration de l'entreprise Facchinetti, dont il est par ailleurs le cousin. «Quand ils prennent une décision, ils ne perdent pas de temps. Proches des gens, ils ont l'avantage de drainer toute une région derrière eux.»

Michel Favre a servi, selon ses propres termes, de «liaison entre la famille Facchinetti et l'entité Bernasconi». Autant dire que tout n'a pas été simple. «Monsieur Bernasconi, qui a su actionner les bons leviers et faire preuve d'une rigueur bienvenue, avait besoin d'une certaine reconnaissance», ajoute le médiateur. «D'un autre côté, il faut comprendre que Gilbert a eu du mal à lâcher son bébé.» La preuve: «Je n'ai rien lâché! Sylvio est le président de la SA, je reste le président central du club. Je mourrai avec Xamax!» Réponse de Bernasconi: «Président central, ça ne veut rien dire.»

Au-delà, bien au-delà de certaines querelles, l'essentiel est là: l'avenir du club s'annonce fructueux. «Outre les différences entre Facchinetti, qui était un deuxième père pour les joueurs et avait toujours le mot juste, et Bernasconi, qui a su prendre ses responsabilités avec beaucoup de courage, il y a un parallèle évident à tirer, dit Alain Geiger. Leur action est très positive pour le club.»

Le Valaisan, qui a fêté en tant que joueur le second titre national de Xamax en 1988, avant d'en être l'entraîneur avec beaucoup moins de succès (de 1998 à 2002 puis entre 2004 et 2005), résume parfaitement le choc des générations: «A l'époque, quand tu t'engageais avec Neuchâtel, une poignée de main suffisait, tu repartais avec un salami et une bouteille. Aujourd'hui, il s'agit de football business. Il n'est plus question d'aller boire l'apéro et partager la tarte aux pommes avec les supporters dans la villa familiale à la veille d'un match important.»

On appelle ça le progrès: les séances du conseil d'administration xamaxien ont désormais lieu tous les mardis à 6 heures du matin.

Conclusion de Gilbert Facchinetti, finalement pas si rancunier: «C'est formidable tout ce que Sylvio donne au club! Il a une telle vista, une telle volonté... J'espère qu'il va continuer comme ça, tenir la baraque et ramener Xamax en Coupe d'Europe. Mais il faudra savoir attendre le succès, parce que ce sera très dur et très long.»

Tel est le dernier conseil du vieux dinosaure de 71 piges au jeune loup de 53 balais. Si pareils, si différents.

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