Comme un symbole, il aura attendu l'avant-dernière journée de l'année pour trouver le chemin des filets. Le 30 décembre dernier, Nicolas Anelka a enfin marqué. Avant de récidiver mercredi en championnat du monde des clubs. En Espagne, et au Real Madrid, où le jeune footballeur français évolue depuis six mois, il faut dire que «l'événement» était attendu. Au même titre que les festivités célébrant le passage en l'an 2000, le premier but d'Anelka sous les couleurs madrilènes a fait la une de toute la presse ibérique: «Anelka marque, les premiers effets du bug». Pas une télévision n'a manqué de décortiquer les exploits: un dribble sur le gardien adverse et un premier but lors du match amical que le Real disputait le 30 décembre contre une sélection de joueurs de la Liga. Puis un deuxième but chanceux contre les Saoudiens d'Al Nassr, battus 3-1 par le Real mercredi à São Paulo, suite à un dégagement de la défense.

Le bilan reste maigre pour un joueur qui a coûté la bagatelle de 55 millions de francs en indemnités de transfert au Real et qui touche un salaire mensuel de 500 000 francs net d'impôt. Depuis son transfert rocambolesque – Anelka avait donné sa priorité à l'OM avant de lui préférer la Juventus, puis la Lazio, et de signer au Real… –, l'ancien buteur d'Arsenal n'est plus que l'ombre de lui-même. Ou, du moins, de celui qu'on présentait déjà comme l'un des meilleurs attaquants du monde, l'équivalent de Ronaldo ou de Vieri.

C'est que le personnage Anelka est complexe. Sûr de lui et de ses qualités sur le terrain, le jeune attaquant de la banlieue parisienne (20 ans) devient tout à la fois emprunté, tourmenté, voire dépressif au-dehors. Pour justifier son départ de Londres, où il jouait depuis février 1997, il déclara simplement ne plus supporter «l'atmosphère des bords de la Tamise, ni les tabloïds anglais». En apprenant le montant de son transfert, le prix Nobel espagnol de littérature, Camillo José Sela, n'y tint plus: «C'est excessif, dit-il, pour un joueur qui va probablement nécessiter un traitement psychiatrique.»

Mais, davantage que de ses propres tourments, Nicolas Anelka fait sans doute les frais du «foot-business», ce sport qui fait de jeunes talents des poules aux œufs d'or. Aujourd'hui, ils sont trois à gérer la carrière d'Anelka. Un agent «officiel», Marc Roger, mais aussi et surtout ses deux frères aînés, Claude et Didier. Ces derniers jouent le rôle obscur de «conseillers». Ce sont eux qui l'ont poussé à quitter le Paris Saint-Germain il y a trois ans, alors qu'il n'était que remplaçant. Un coup de poker gagnant, mais les deux frères – l'un jadis éducateur et l'autre enseignant en comptabilité – ont pris une telle importance que Nicolas leur a laissé carte blanche pour gérer son avenir.

Ont-ils agi dans l'intérêt de leur cadet? Pas sûr… Nicolas Anelka lui-même l'a reconnu il y a quelques semaines: «Je n'aurais jamais dû quitter Arsenal. Ce sont mes frères qui m'ont placé dans cette situation.» En Angleterre, Anelka avait tout pour s'épanouir: un entraîneur français, Arsène Wenger, qui l'avait pris sous son aile; des partenaires conciliants malgré ses déclarations maladroites dans la presse; un public tout entier acquis à sa cause; et, surtout, des défenses perméables qui lui permettaient de faire valoir ses qualités de buteur.

En signant au Real Madrid, le jeune international s'est aventuré en terrain miné. Non content d'être placé en concurrence directe avec l'un des chouchous du public, l'Espagnol Morientes (actuellement blessé), Anelka n'a eu de cesse depuis son arrivée de critiquer le jeu de son équipe et de ses coéquipiers. Blessé pour la première fois de sa carrière, conspué, déprimé, Anelka traîne sa peine. Qui plus est, le club champion d'Europe subit cette saison sa plus grave crise depuis sa création en 1902. Criblé de dettes, au plus mal en championnat, le Real a limogé son entraîneur John Toshack pour le remplacer par Vicente Del Bosque.

Mais Anelka s'accroche. Dans une interview, il confiait récemment: «Il est hors de question que je baisse les bras. Je ne joue pas à mon vrai niveau. Je comprends qu'on m'allume. Mais le Real est l'un des plus grands clubs du monde et je veux absolument réussir là-bas.» Les deux buts marqués en une semaine pourraient enfin l'aider.